Yann Moix, celui qui n'aime pas les roses d'automne et leur préfère les gisquettes encore un peu vertes, aggrave son cas en avouant ne sortir qu'avec des femmes asiatiques parmi lesquelles il fait son marché : Chinoises, Coréennes ou Japonaises. Inutile de dire que pour cette injure à la diversité il s'est fait remonter les bretelles par toutes les féministes asiatiques d'Europe et d'Amérique et même d'Asie. Elles lui ont reproché de les essentialiser, d'entretenir les stéréotypes les plus éculés, celles d'une femme soumise qui ne l'ouvre pas devant son maître mais se montre une amoureuse déchaînée experte en massages et autres gracieusetés, incarnée par la geisha ou la petite prostituée amoureuse d'un GI. Ces reproches faits à l'écrivain sont parfaitement acceptables et il n'est pas interdit de voir l'origine de son attitude dans la colonisation.

Dans le remarquable La guerre d'Indochine de Lucien Bodard une grande partie du 2ème tome est consacrée à Saïgon, la ville de tous les trafics et de tous les plaisirs (encore un stéréotype...). L'auteur y dresse le portrait de quelques Blancs ensorcelés par une Indochine qu'ils ne veulent plus quitter, ce sont parfois des opiomanes mais le plus souvent des hommes drogués à la congaï, comme le futur romancier Jean Hougron qui proclame bander sans arrêt et se vante de baiser au moins dix fois par jour ou comme cet autre qui déclare : 

"La simple idée de faire l'amour avec des Blanches me rend malade. Je ne le pourrais pas. Imaginez ce que sont leurs derrières - des masses de saindoux qui pendent. Quelle horreur à côté des formes si précieuses, si nerveuses des minces petites congaïs."

Le derrière de la quinquagénaire, dirait Yann Moix...( et notons au passage que cette déclaration est d'un racisme assez cru...).Il faut dire que la colonie ne profitait pas aux femmes. Elles s'y ennuyaient sans même le travail domestique à faire puisqu'il y avait une nombreuse domesticité, elles devenaient grincheuses et monsieur fuyait la maison. Sans compter que les "maladies de femme" les perturbaient. L'époux avait un vaste choix au dehors : petites servantes, prostituées, anciennes élèves des soeurs en mal de promotion sociale, eurasienne voulant se" blanchir". Son prestige et son argent le servaient auprès de ces femmes de condition modeste. On retrouve la même situation dans les colonies anglaises , comme en témoignent de nombreuses nouvelles de Somerset Maugham. Hougron, que je citais plus haut, a parfaitement décrit dans son roman Les Asiates une de ces familles où le père, petit fonctionnaire arrivé avec sa jeune femme à la colonie, n'en repartira jamais, amenant même au domicile conjugal des concubines comme un Vietnamien, procréant des enfants blancs, métis ou quarterons, pendant que sa femme se morfond. On disait de ce genre de personnage qu'il était "encongayé".

Puis nous avons fini par perdre les colonies. Dans un premier temps l'image de la femme asiatique n'a pas été modifiée, même si elle avait perdu sa situation de dominée : traits fins, sourire mystérieux, corps gracile, soumission à l'homme notamment dans les plaisirs, une petite poupée exotique avec qui jouer. D'autres faisaient une fixation sur les Noires, eux animalisaient au lieu de réifier. Peu à peu, pourtant, les Asiatiques se sont installés plus nombreux en France à partir de 1975 et les jeunes générations ont changé très vite, y compris physiquement. Les filles que je croise dans la rue sont, à quelques traits du visage près, comme leurs camarades "gauloises" et se comportent de même. Des gens comme Yann Moix, dont on peut penser qu'il considère la Française d'origine comme une virago féministe dont il a peur, courent après des images qui s'effacent. C'est assez pathétique.