La Réaction triomphe, Finkelkraut exulte, Brighelli trépigne de joie : Najat Vallaud-Belkacem promet dictée et calcul mental quotidiens à l'école primaire. Et si ce n'était que ça...Elle rétablit les Lumières dans toute leur gloire laïque et affirme dans une tribune au "Monde" que l'apport des langues de l'Antiquité à la compréhension du français sera valorisé dans les nouveaux programmes. Un peu plus elle gravait ses intentions dans le marbre et en latin : nulla dies sine dictatione. C'est ce qui s'appelle manger son chapeau (cucullum edere). Les forces de Progrès vont-elles succomber, d'autant que cela vient après le rapport sur l'apprentissage de la lecture qui prônait après une enquête très poussée le déchiffrement du code et la méthode syllabique ? Mais revenons à cette bonne vieille dictée.

J'ai connu dans mon jeune âge, avec un maître traditionnel la dictée quotidienne suivie rituellement d'analyses grammaticale et logique. Cela m'a donné une bonne orthographe (que je commence à perdre...), a facilité ma compréhension des textes et m'a valu la considération de mes professeurs de français quand j'arrivai au lycée de la ville mais je me garderai bien de généraliser : certains de mes condisciples dépassaient allégrement et régulièrement les 5 fautes fatales. De même chacun connaît une aïeule ou une vieille servante qui avec leur seul certificat d'études écrivaient des lettres sans faute avec pleins et déliés mais des historiens qui ont fouillé dans les archives soulignent eux les nombreuses fautes trouvées dans les copies conservées. Allez savoir ! L'exercice lui-même vaut ce qu'il vaut (il a d'ailleurs évolué avec les "dictées préparées" que les traditionalistes couvraient d'opprobre) et je suis bien incapable de le juger. Tout ce que je peux dire c'est que sa répétition a probablement eu un effet bénéfique. En tout cas j'y pense avec nostalgie. Dans une école de campagne de ce qui était encore la "France des terroirs" les textes qu'on nous dictait ne nous dépaysaient guère (je me demande si c'étaient les mêmes en ville). La plupart avaient été écrits par des romanciers régionalistes : André Theuriet, Joseph de Pesquidoux ou le régional de l'étape, Ernest Pérochon. On y décrivait les labours sous un ciel gris d'automne, les charrettes (deux R) de foin odorant regagnant la ferme, l'envol des perdrix jaillissant d'une pièce de maïs sous le nez du chasseur, les châtaignes qu'on grillait à la veillée...On y trouvait des mots comme soc, emblavure, guéret, chenets. A l'évidence il va falloir trouver autre chose pour nos chères têtes blondes et brunes :

 " La cité alignait ses barres grises sous un ciel sans joie. De la fumée montait encore des carcasses de voitures qui achevaient de brûler. On entendait au loin les sirènes des voitures de police qui regagnaient le centre ville. C' était lundi et un groupe de jeunes garçons traînant leurs nikes, la casquette à l'envers, le jogging pendouillant, se dirigeaient vers la cité scolaire Robespierre. Derrière et à bonne distance quelques fillettes voilées marchaient sagement..."

Un jour je suis passé de l'autre côté de la barrière, de dicté je devins dictateur. Le mot convient car à ce moment là le professeur arpente sa classe et ne voit que des nuques d'esclaves terrifiés quand il arrive derrière eux et jette sur leur misérable copie son regard d'aigle. On entendrait voler une mouche tant l'attention est grande pour capter la parole magistrale et tant est paralysante la crainte de la note fatale. Avec moi il n'était pas question de "moutonss" et je faisais toutes les liaisons pour les piéger. Non mais ! Dans aucun autre exercice le pouvoir du maître n'était aussi grand. Jouissif !

Alors, oui, madame le ministre, merci d'avoir rétabli dans tous ses droits et privilèges cette vieille chose qu'on avait reléguée. Elle redonnera confiance en eux aux enseignants trop souvent contestés au sein même de leur classe et, qui sait ? pourrait même former l'esprit des élèves et leur rendre une orthographe dont les réseaux sociaux témoignent abondamment qu'elle est pour lors perdue.