L'émotion n'est pas encore retombée et les mèches des bougies fument encore, mais on peut craindre que Samuel Paty ne soit bientôt oublié comme tous nos morts, nos pauvre morts, mitraillés, écrasés, égorgés, décapités déjà. Alors, si je dois faire une ou deux remarques qui ne vont pas dans le sens de la plupart des commentaires que j'ai lus, c'est maintenant.

Qu'on me comprenne bien, je condamne absolument ce crime abominable et cette barbarie ultime qui consiste à trancher la tête de son ennemi pour l'exposer. Je n'ai aucun doute sur le fanatisme de son assassin, nourri probablement de ces prêches enflammés, de ces images de meurtres sauvages qu'Al Qaida et consorts répandent sur les réseaux sociaux. Soit dit en passant, je m'étonne qu'on n'accueille pas avec plus de précautions les réfugiés de certains pays, Tchéténie, Afghanistan...dont la conception de la liberté, de la laïcité et surtout des moeurs est tout-à-fait contraire à la nôtre et qu'on sait qu'ils ne sont pas prêts à les accepter. Il y a aussi des coupables indirects : les réseaux sociaux qui clouent au pilori, dénoncent et traquent, un père de famille manipulé par un islamiste, une gamine menteuse et inconsciente et quelques collégiens dont on espère qu'ils n'ont pas vu les conséquences de leur acte (mais on peut douter). D'autre part je n'aurais pas même l'idée de critiquer la légitimité d'un cours sur la liberté d'expression et d'opinion qui entre dans les programmes d'ECJS (Tout au plus, pourrait-on discuter les dits programmes et se demander s'il ne s'agit pas d'une sorte de catéchisme républicain qu'on ferait ânonner comme l'autre, mais c'est un autre sujet...), ni le choix de l'exemple, ni le support : une caricature vaut souvent mieux qu'un long discours.

Mais le choix d'un dessin en particulier me gêne, celui, apparemment, par qui le scandale est arrivé. De nombreuses autres caricatures dénoncent les meurtres d'ôtages, l'oppression des femmes , les persécutions. Pourquoi en avoir choisi une qui s'en prend directement à Mahomet? J'admets le droit au blasphème du dessinateur, d'autant que le clin d'oeil au cinéma m'a fait rire, mais voyons un peu ce dessin. Le personnage est nu dans la position de la prière musulmane qui est celle de la soumission, ce qui fait qu'on pense immédiatement à une "levrette", sont aussi bien en vue son anus étoilé, les c.....du prophète et son sexe avec, cerise sur le gâteau, une goutte qui perle. Je sais qu'on en a vu d'autres : crucifix dans l'urine, Christ à poil sur sa croix...mais ces provocations potaches ne font pas forcément rire et peuvent même fortement agacer. Quel effet peuvent-elles avoir dans une classe de 4ème, donc d'enfants entre12 et 14 ans? Il est sûr que les petits musulmans ont pu se sentir humiliés, même ceux dont la famille ne pratique pas, sans compter que l'Islam qui couvre le corps des femmes et bannit la nudité entre hommes est très réticent à l'égard de la nudité. Mais n'est-ce pas la même chose pour leurs camarades de famille chrétienne ou athée? Beaucoup ont dû se sentir gênés, le sexe à cet âge là... Emporté par son enthousiasme pédagogique, son désir de leur faire toucher du doigt ce qu'est le blasphème, leur professeur n'a pas tenu compte de la façon dont ils allaient recevoir ce dessin. Jamais mes maîtres, en des temps lointains, n'auraient fait cela, à cheval qu'ils étaient sur la neutralité; ce qui ne m'a pas empêché de découvrir par moi-même, à l'adolescence, "Hara Kiri", l'illustre ancêtre et de me réjouir de son irrévérence. Faudra-t-il demain enseigner le blasphème? On peut se le demander quand on apprend que les régions veulent distribuer dans les classes un livre de caricatures à l'usage des collégien.ne.s. Les notables de province s'encanaillent, c'est pathétique.

Cela ne salit pas, j'espère, la mémoire de Samuel Paty auquel la nation rend hommage aujourd'hui. En tout cas il semble qu'elle ait au moins poussé à agir un gouvernement qui s'est longtemps contenté de menaces en l'air. Attendons et espérons que le sacrifice du professeur n'ait pas été vain.