La jeunesse des écoles n'a pas tous les jours une affaire comme la mort de Rémi Fraisse pour lancer un mouvement à la veille des conseils de classe. Certes l'élan est encore modeste: on parlait jeudi de 8 à 10 lycées bloqués à Paris, ce qui n'est pas lerche. Assez quand-même pour éveiller l'intérêt du flâneur. Dans un des lycées de mon quartier, où la conscience politique doit être particulièrement élevée puisque les élèves de seconde n'ont raté aucune barricade ces dernières années, le blocage a été violent pour la première fois : on a jeté une poubelle enflammée par-dessus la grille. Il ne fait pas de doute que l'inspiration leur est venue des lascars du 9-3 qui ont incendié la façade de deux ou trois lycées, les leurs, quoi qu'en ait dit l'administration qui a tenté de mettre cela sur le dos de "casseurs". La diffusion des images de leurs exploits sur Internet a chatouillé l'orgueil des jeunes parigots et éveillé une saine émulation : Paname-banlieue 1 partout (à moins qu'on ne considère que les pillages qui ont suivi dans le centre de Saint-Denis aient permis à l'équipe locale de marquer le but de la victoire). L'image, c'est important pour les djeunes. La célèbre photo de Mai 68 où l'on voyait une jeune fille (dont on apprit par la suite qu'elle était d'excellente famille) à califourchon sur les épaules de son compagnon et brandissant un drapeau rouge n'a-t-elle pas marqué inconsciemment les deux péronnelles blondes que je voyais avec leur porte-voix juchées sur celles de deux vigoureux représentants de la diversité, la casquette à l'envers. La jeunesse unie contre la répression policière toutes races confondues, la femme comme leader, on tenait là une nouvelle icône à faire battre le coeur des progressistes. Autre chose m'a rappelé mai 68 : un des élèves révolutionnaires, la queue entre les jambes, rapportait, sous la surveillance d'un ouvrier, la barrière qu'il avait volée sur un chantier voisin pour faire la barricade. Allant plus loin (je flâne à vélo) je me suis retrouvé  devant le lycée d'un quartier bobo-branchouille et  la comparaison était édifiante. Là le barrage était tenu par les enfants de nantis et ceux des immigrés, venus d'un arrondissement voisin où recrute aussi l'établissement, restaient à la porte, furieux, parce qu'ils croient encore à la promotion par l'école et se foutent pas mal de l'écologie. Dans mon quartier les rôles étaient inversés, à ceci près que les nantis coïncidaient grosso modo aux membres de la forte communauté chinoise. Sommes-nous dans le cas du 9-3 où l'échec scolaire, le manque de perspectives d'avenir, l'inadaptation à la société, entraînent un noir désespoir qui se transforme en violence contre toutes les institutions et en premier lieu l'école dont ils attendaient beaucoup et qui ne leur a donné qu'ennui et humiliations ? Ni les conditions de vie ni les conditions d'enseignement ne sont les mêmes qu'en Seine-saint-Denis mais peut-être la concurrence avec une communauté asiatique mieux intégrée, plus riche, avec de bons résultats scolaires accentue-t-elle les rancoeurs. S'ils n'en sont pas encore à la haine de l'école, ils s'y ennuient assurément et n'y croient plus. Derrière de tels enjeux le pauvre Rémi Fraisse semble s'effacer. Qu'il repose en paix.