La mort récente de Doris Lessing m'a rappelé qu'au tournant des années 70 trois amis m'avaient respectivement recommandé la lecture du Carnet d'or, du Quatuor d'Alexandrie et de La montagne magique. (Tu peux t'arrêter lecteur, je raconte un épisode banal de ma vie même s'il m'a donné beaucoup d'agrément). Des conseils de lectures à un ami, rien que de très banal direz-vous, mais ces trois romans sont restés liés dans ma mémoire parce qu'ils m'ont enthousiasmé (même si, comme je le dirai, mon sentiment a pu varier à leur égard) et qu'ils m'ont été conseillés à peu d'années d'intervalle aux colonies où je vivais alors et sont  liés à une période d'insouciance. Même si je suis persuadé que nos choix de lectures sont avant tout personnels : fascination pour la vie d'un auteur, roman qu'on feuillette en librairie, sauts d'un livre à l'autre ou d'un auteur à un autre, choc provoqué par un titre ou une couverture, évaluation d'une réputation...les conseils d'un professeur ou d'amis peuvent aussi jouer et dans mon cas ils sont tombés à point. Il s'agit de trois romans étrangers et leur "étrangeté" explique une découverte un peu tardive : Balzac, Proust ou Céline vont plus de soi. Le roman de Doris Lessing et celui de Durrell avaient en commun l'évocation de la vie coloniale, la vraie, dont j'avais la nostalgie sans l'avoir connue mais il en restait des traces dans la société néo-coloniale. En même temps ils étaient très divers : population grouillante d'Alexandrie avec sa bonne société et ses miséreux et vide des magnifiques paysages de la Rhodésie où disparaît presque l'indigène. L'un et l'autre avaient une construction originale mais leur propos n'était pas le même, l'un tenant plus de la fresque historique, l'autre de l'évocation de destins individuels avec ses héros jouisseurs, bavards et pittoresques qui se révèlent peu à peu. Quelques années plus tard un de mes amis me flatta beaucoup en me disant que je lui évoquais Pursewarden... Le choc de la découverte fut plus grand pour Thomas Mann. Si je connaissais la littérature anglaise, essentiellement celle du XIXème siècle d'ailleurs, je n'avais lu quasiment aucun romancier allemand à l'exception de Jünger. J'aurais pu être arrêté par le ton familier et parfois un peu pataud du roman quand s'y exprime la pensée du héros, par l'absence totale de péripéties, sauf une intrigue amoureuse qui, il est vrai, est une des plus belles de la littérature, par tous les sujets qui intéressent successivement Hans Castorp dans ce parangon du roman d'éducation. Eh bien non, j'ai été empoigné aussitôt, séduit par la naïveté et l'enthousiasme du personnage, par le pittoresque des malades et médecins qui l'entourent, par ces longues conversations où il s'efforce d'aller au fond des choses, par sa perception très particulière (celle des gens "d'en-haut") du temps et, bien sûr, par Clawdia Chauchat... Au fil du temps mon appréciation s'est modifiée. Je n'ai pas relu Le carnet d'or avant longtemps peut-être parce que je me sentais moins proche d'une femme surtout intellectuelle de gauche...Et puis je l'ai repris avec beaucoup de plaisir il y a 2 ou 3 ans. A l'inverse je me suis souvent replongé dans le Quatuor les années qui ont suivi sa découverte puis m'en suis détaché : l'exotisme s'éloignait et les longues discussions passées à s'analyser ou à parler du monde comme il va à parader devant les femmes en fait. On vieillit. Quant à la  Montagne c'est une sorte de drogue. Je relis le roman régulièrement devenant en quelque sort l'hôte du sanatorium Berghof, retrouvant les exposés de Hans à son cousin ou ses discussions avec Settembrini comme s'ils étaient nouveaux, pleurant presque à la scène du baiser dans le salon de lecture, admirant la conquête du savoir et de la sagesse qu'accomplit le héros. Le sérieux germanique plutôt que les paradoxes de Pursewarden, j'ai dû moi aussi atteindre la sagesse...