Pendant toute mon enfance, dans les années 50, j'ai assisté à la cérémonie du 11 novembre. Elle se déroulait autour du monument aux morts de la commune, face au bâtiment qui réunissait la poste (à cette époque il y avait un receveur à plein temps) et la mairie, au bas du jardin public que venait de créer un maire ambitieux voulant donner un peu de lustre au village. Ce monument était modeste : pas de poilu brandissant un fusil et courant sus à l'ennemi ou au contraire frappé d'un coup mortel s'offrant comme une victime sur l'autel de la Patrie. C'était une stèle assez haute décorée d'une branche de laurier en bronze, entourée d'une chaîne accrochée à quatre obus, y étaient fixées des plaques de marbre portant la longue liste des victimes. Elles témoignaient de l'hécatombe dont furent victimes les paysans plus que toute autre catégorie sociale lors de la grande guerre. Les mêmes noms revenaient souvent : certaines familles avaient été décimées, assez prolifiques toutefois pour que leurs descendants habitent encore la commune. Les morts de 39-45, quelques victimes de la drôle de guerre ou soldats tombés dans la poche de La Rochelle, semblaient ridicules à côté. Se rassemblaient donc autour du monument les anciens combattants, encore nombreux à l'époque, pour la plupart sexagénaires, le maire et les conseillers municipaux, quelques curieux et descendants des combattants. Et puis nous, les enfants des écoles, dûment convoqués par leurs maîtres, maîtresses et même par les soeurs de l'école libre, du moins ceux du bourg, nos camarades des hameaux ou des fermes étant dispensés de venir. Le cérémonial était toujours le même. Le maire déposait une gerbe, un des anciens combattants lisait la liste des morts d'une voix solennelle et nous répondions en choeur :"Mort pour la France" dissimulant parfois le sourire que faisaient naître certains prénoms (Zéphirin, Anatole, Aubin) qui étaient pourtant ceux de nos grands-parents. Ensuite la minute de silence qu'un ancien clairon concluait par la sonnerie "Aux morts". Je ne me rappelle pas qu'on y ait chanté "la Marseillaise". Du reste à l'époque on ne fêtait pas le 14-juillet dans la commune, peut-être parce qu'elle était à la lisière du pays chouan. Puis la foule se dispersait : nous retournions jouer, les anciens combattants allaient au bistrot où ils parlaient des récoltes ou de politique mais pas de la guerre déjà lointaine et qu ils semblent n'avoir jamais beaucoup évoquée si j'en juge par mon grand-père, nos maîtres rentraient corriger leurs cahiers. Devenu pensionnaire à la fin de ces années j'échappai à la cérémonie qui rassembla encore pendant quelques années autant de participants avant d'être réduite à un simple dépôt de gerbe, victime du discrédit du patriotisme, d'un affaiblissement du lien social et d'une simplicité des moeurs qui récuse tout cérémonial.