L'affaire a fait le buzz cette semaine : un instituteur a prétendu avoir été agressé par un islamiste de Daesh avant d'avouer qu'en fait lui-même s'était mutilé. Toutefois, pendant une journée entière, l'agression fut donnée pour vraie par des médias peu soucieux de vérifier leurs sources et un frisson de peur parcourut les salles des profs où il n'est pas interdit de penser que les responsables syndicaux envisageaient de réclamer une prime de risque. Beaucoup, sur les réseaux sociaux, embrayaient sur la menace que Daesh fait peser sur "notre" laïcité. Il n'y a guère que la police et quelques sceptiques à tout crin qui n'aient pas été dupes. Le même attentat dans un collège ou un lycée aurait eu du sens, mais dans une école maternelle ? On ne déforme pas de jeunes esprits avec de la pâte à modeler. L'instituteur était présent à 7h30, soit une heure ou une heure et demie avant le début des classes. Un si beau zèle paraissait rare, d'autant que, vu l'âge des élèves, il ne pouvait avoir de cahiers à corriger. Les blessures étaient très superficielles, ce qui met toujours la puce à l'oreille de l'enquêteur de base. Enfin il y avait cette phrase mystérieuse mal raccordée aux menaces proférées : "l'école te tuera". La victime, "fragile" psychologiquement, ne tarda pas à avouer mais l'affaire avait fait du bruit à cause du climat qui règne depuis les attentats. Ce genre de fait divers n'est pas rare dans les périodes troublées. Je me souviens d'une adolescente noire ou métis qui avait prétendu avoir été tondue à moitié par des "fachos" alors que le FN engrangeait ses premiers bons résultats. En fait sa copine avait raté sa coupe à la Grace Jones et elle craignait la réaction de ses parents. Il y eut aussi une pseudo-agression antisémite dans un train de banlieue dont prétendait avoir été victime une jeune femme déséquilibrée et, de fait, celles-ci se multipliaient à l'époque (et n'ont guère cessé d'ailleurs). A chaque fois la presse, toujours à la recherche du scoop qui flattera sa clientèle, s'emballe; les hommes politiques expriment leur indignation et promettent des mesures sévères, puis l'affaire retombe comme un soufflé à la courte honte de chacun qui s'abrite derrière le principe "En matière de racisme mieux vaut en faire trop que pas assez", ne se rendant pas compte qu'ils attisent ainsi les braises. Dans notre cas l'affreuse réalité des attentats et les menaces précises de Daesh justifient un peu plus l'emballement mais au lieu de nous pencher sur le danger islamique, voyons plutôt ce que cette histoire révèle sur l'Education nationale.

Il y a dans le sort de cet instituteur quelque chose de pathétique. La phrase citée ci-dessus est un aveu de son mal-être et il y avait un véritable appel au secours dans la description de son agresseur : des rangers pour indiquer la violence mais aussi "une combinaison de peintre" qui évoque l'uniforme des infirmiers en hôpital psychiatrique. On n'est pas plus clair...On a aussi appris qu'il attendait une inspection pour le jour même. Il est facile de deviner s'il est dans un état pareil que le précédentes se sont mal passées, mais non,il semble que la plupart du temps il se soit fait porter pâle. Pour une raison ou une autre il n'a pas pu le faire cette fois et il se retrouve dans sa classe au matin après une nuit sans sommeil. Acculé, il invente cette agression en espérant que ça passera grâce aux dernières déclarations de islamistes et à la psychose générale. Il l'exécute assez mal, mais peu importe puisqu'il parvient à se mettre à l'abri : on l'interne. Si l'homme ne va pas bien, l'institution ne va guère mieux. Infantiliser son personnel en le mettant face à des inspecteurs tout-puissants qui décident de vos promotions, de vos mutations sur une prestation d'une heure dans des conditions artificielles, n'est pas le meilleur moyen d'emporter leur adhésion et leur confiance (il en serait d'ailleurs de même si ce pouvoir passait aux chefs d'établissement). Si certains ont des capacités d'indifférence assez développées pour résister à leur pouvoir, beaucoup ont trop à perdre ou pas assez de caractère pour le faire et se soumettent en refoulant un sentiment de colère ou d'humilation. Ces personnes fragiles sont celles qui "ont des problèmes de discipline". L'autorité "naturelle" existe, fondée sur la taille, la voix, la séduction, mais elle est le plus souvent acquise et certains n'y parviennent jamais. Pendant de longues années leur classe sera un foutoir qui gênera leurs collègues, privera leurs élèves (sauf ceux du premier rang) de l'enseignement qui leur est dû, les fera souffrir eux-mêmes, mais l'administration n'osera y mettre le holà parce qu'il y a un prof devant des élèves, parce qu'il est difficile de virer un fonctionnaire, on ralentira seulement son avancement, ce qui ne changera rien, et vogue la galère...Résultat : une vie brisée, des vies ratées à cause de lâcheté et de la routine. Pour revenir à notre héros, on peut penser que, vu son âge, il était un enseignant incompétent (osons le mot) même au niveau de l'école maternelle. Le muter sur quelque poste administratif (l'ambiance des rectorats que j'ai fréquentés à une époque rappelle un peu celle des Employés de Balzac ou Courteline) où il eût attendu sa retraite dans la sérénité, lui eût évité une névrose et à nous cet emballement médiatique dont nous n'avons vraiment pas besoin en ce moment.