Ainsi Eddy Bellegueule, alias Edouard Louis, obtient la direction d'une collection aux prestigieuses PUF. J'en suis un peu soufflé et les pensées les moins charitables et les plus inavouables m'assaillent. Succès d'un jeunot en littérature, passe encore, on a eu Radiguet, pour ne pas parler de Minou Drouet. Mais à 21 ans, dans la sphère editorialo-universitaire où les places sont chères et se remportent après des années de brigue, on peut légitimement s'interroger sur les faveurs dont il a bénéficié, même si cette collection ne comportera que des rogatons : ébauches, entretiens, enregistrements de conférences... Alors jeune génie ou bel Adonis aimé d'un dieu ? Je ne peux me prononcer : agacé que je fus par le battage autour de son roman, je ne l'ai pas lu. Roman ? Plutôt auto-fiction, l'histoire d'un pov'gars qui s'appelait Eddy (ce qui est peut-être encore pire que son patronyme difficile à porter, surtout si on a un visage d'ange). Après un concert d'éloges certains lui ont reproché d'avoir travesti la réalité, ce qui était son droit. Pensons au Céline de Mort à crédit avec les lessiveuses de nouilles et les colères homériques du père qui tournent à l'épopée sordide. J'ai craint qu'il n'attînt pas ce niveau, d'autant que dans la complaisante auto-promotion de son livre dans les médias il présentait son oeuvre comme une sorte de reportage sur les prolos du Nord. Dans la littérature populiste traditionnelle ceux qui ont parlé avec chaleur de leur enfance misérable et avec empathie de leur milieu d'origine (Poulaille, Ragon) mentaient aussi (dans leur cas jouait aussi l'embellissement dû au souvenir) et donnaient la vision du peuple que le lecteur bourgeois attendait. Cette vision semble avoir sacrément changé. Pour le bobo intello les pauvres sont affreux, sales et méchants, bêtes, racistes et alcoolos. D'ailleurs ils votent Marine Le Pen, c'est tout dire et "populiste" est devenu un gros mot. Et c'est ainsi qu'un livre devient populaire.

Le Musée de l'immigration (qui fut celui de la France d'outre-mer, sic transit...)  va exposer la truelle du père de Cavanna dont celui-ci lui avait fait don en 2012. Hum... (comme répétait à l'envi un personnage de Fred dans le Hara-kiri des années 60). C'est sans doute un bel exemple de piété filiale, mais enfin une truelle est une truelle, aussi banale qu'un marteau et ne caractérise pas un maçon plutôt qu'un autre. Du reste quel rapport a-t-elle avec l'immigration : algériens ou creusois, tous les maçons l'utilisaient. Evidemment elle a bénéficié de l'aura du fils-écrivain, exemple édifiant d'une immigration réussie. Cavanna est un des représentants d'une littérature populiste nostalgique, ses souvenirs sont peuplés de pères aimants, d'instits qui sont de véritables saint laïques, d'un petit peuple de banlieue pittoresque. Pas trop ma tasse de thé. Le Cavanna qui restera ne sera pas l'autobiographe de l'ennuyeux Les Ruskoffs mais celui qui chaque semaine affrontait avec passion dans Charlie hebdo Dieu, la mort, Pompidou...

Cavanna, justement, aimait Régine Deforges. Pas lu non plus ses livres autobiographiques (ce texte tourne à l'hommage au génial Pierre Bayard auteur de Comment parler des livres que vous n'avez pas lus ), où elle évoque sa jeunesse poitevine. Nous partagions la même origine provinciale mais n'étions pas du même "pays". Le Poitou est un territoire immense parcouru par d'innombrables troupeaux de chèvres et sillonné silencieusement par des hordes de voitures électriques chères à sa bien-aimée dirigeante. Passons donc sur l'écrivain bien que sa bicyclette bleue et ses avatars lui aient valu un succès populaire considérable. La personne, en tout cas, était sympathique, courageuse et combative. Saluons L'or du temps, (quel beau nom !) la maison d'édition qu'elle avait fondée. Au premier livre publié elle écopa d'une inculpation pour "outrage aux bonnes moeurs" (ce qui vaut bien décoration...). C'était Le con d'Irène d'Aragon dont on apprit plus tard qu'il ne les aimait guère. Amendes et interdictions finirent par la couler, mais ce fut "pavillon haut". Et quoi qu'aient pu en penser les jalouses et les frustrées qui regardaient de haut cet auteur populaire, son féminisme était de bon aloi.