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Ce fut d'abord Hara kiri  découvert en...disons au milieu des années 60. Quel choc et avec quelle impatience j'attendais le début de chaque mois ! A l'exception de Siné, trop politique et de Sempé trop sophistiqué, ils ont eu les meilleurs dessinateurs de l'époque : Fred et son "petit cirque" ("hmm"...), Reiser, Gébé et sa créature Berck, mélange d'Ubu et de golem qui broutait des roses, dormait dans des égouts et terrorisait les populations... Cabu déjà qui commençait à s'émanciper du Grand Duduche et Wolinski avant Wolinski qui dessinait de grands machins fourmillant de détails d'un mauvais goût assumé, une sorte de ClovisTrouille. Pour la prose Bernier et Cavanna qui se cachaient derrière plusieurs pseudonymes, habitude des petits journaux qui veulent paraître grands pour rassurer l'imprimeur. Une de leurs détestations était la publicité qu'ils parodiaient. Dans un des premiers numéros que j'ai achetés il y avait la photo d'une vieille femme-parachutiste toute en fanons et tendons avec cette légende : "Elizabeth Arden fait la tournée des plages en avion pour vous donner des conseils de beauté". La vieille vache leur intenta un procès qu'elle perdit car les juges avaient le sens de la dérision. N'empêche que dans la France de tante Yvonne le journal finit par être interdit d'affichage en 1966 au nom de la protection de la jeunesse (les couvertures faisaient déjà scandale...). Je n'en fus privé que quelques mois : de l'extrême-droite à l'extrême-gauche la solidarité de toute la presse se manifesta et ses protestations firent reculer le gouvernement. Imagine-t-on chose pareille à notre époque sectaire ?...

Il revint dopé par ses épreuves avec de brillants nouveaux. Fournier, alias Jean-Neyrien Nafoutre de Séquonlat, plus graphiste que dessinateur, avec ses dessins très encrés et bientôt envahis par l'écriture dans une reproduction sarrautienne du discours des gens. Fournier qui très vite ne parla plus que d'écologie dont il fut un précurseur en France, qui me fit découvrir Fessenheim, Grothendiek et le Larzac, lui que ses petits camarades représentaient toujours grignotant uen carotte en costume-cravate. Ce fut le premier mort d'Hara kiri à même pas 40 ans et cette mort me bouleversa, d'autant que je me voulais écolo à l'époque. Ils exfiltrèrent de Hollande Willem à l'inimitable trait maladroit dans ses bd parodiques dont les héros étaient Gaston Talon et son cousin con, Dick ou Fred Fallo. Apparut aussi Delfeil de Ton qui délirait sur la vie imaginaire de jazzmen et tenait une rubrique trés léautaldienne, "le cinéma de DDT" où il parlait de tout et parfois même de cinéma. M'en est resté ce parangon de la critique express à propos d'un film de Losey : "La musique est de Michel Legrand et le reste à l'avenant". Mai 68 boosta l'équipe dont certains membres collaborèrent à L'enragé . Leur ambition ne connut plus de bornes...Création de Hara kiri hebdo puis de Charlie mensuel "plein d'humour et de bandes dessinées". Je n'avais pas plus de goût que maintenant pour la bd mais me délectais chaque semaine de l'hebdo. Cavanna, médiocre écrivain à mon avis dans ses feuilletons encyclopédiques sur l'histoire de l'humanité, était un éditorialiste très stimulant dans ses analyse de l'actualité et même ses obsessions comme "stop-crève". Une femme enfin vint : Isabelle, la première épouse de Cabu qui écrivait des chroniques écolo-pédago-féministes (qu'est-elle devenue ?). Willem tenait une chronique dessinée des fanzines qui fleurissaient à l'époque et des concerts à Paris (ah, le centre culturel américain du boulevard Raspail !). Ce fut la grande époque entre la libération due à mai 68 et la chape de moraline qui s'abattit sur nous à la fin du siècle. Le fameux épisode de "Bal tragique à Colombey,1 mort " accrut encore leur gloire, la semaine suivante ils repartaient à l'attaque sous le titre - nous y arrivons - de Charlie hebdo. Wolinski avait enfin trouvé son style : trois coups de crayons pour ses petites femmes libertines ou ses beaufs (personnage inventé par Cabu) dialoguant au café (de même DDT pastichait les conversations de bourgeoises au marché, Madame Bouzigues, madame Plessis-trévise...). Gébé préparait en dessins son film écolo-utopiste L'an 01. Fournier et Cavanna le scientiste polémiquaient...Nous avions atteint des sommets et ne pouvions que redescendre...

De fait je me suis sevré très progressivement. J'ai travaillé pendant des années dans des pays où le journal était interdit ou introuvable. Quand je revenais en France pour quelque temps je le lisais à nouveau mais le lien n'était plus aussi fort. Certains comme Reiser avaient disparu, j'étais un peu coupé de l'actualité un peu marginale dont Charlie faisait son miel. Certes étaient apparues de nouvelles plumes de talent, la belle Sylvie Caster ou Berroyer (ou, qui s'en souvient ? J-M de Busscher, aristo belge fou d'opéra, au style chantourné à la Huysmans, qui publia une série d'articles remarquables sur l'extrême-droite) mais aussi quelques dessinateurs que j'aimais moins et surtout il me semblait discerner une évolution vers un politiquement correct qui s'éloignait de l'anarchisme joyeux et iconoclaste des origines. Peut-être tout simplement que je vieillissais et que j'étais moins sensible à l'éphèmère des journaux...De toute façon les problèmes financiers mirent une fin provisoire à l'aventure : Charlie disparut et le mensuel connut une longue agonie qui fit naître des rivalités et des fâcheries définitives. Quand Philippe Val reprit le titre dans les années 90, j'ai tenté de lire quelques numéros, mais c'était fini. L'hebdo donnait dans le journalisme d'investigation et épousait beaucoup d'idées à la mode. Il se mettait à ressembler au Canard ou à Marianne et puis, je sais bien que de mortuis nihil nisi bonum mais je n'aimais pas les nouveaux dessinateurs à part Siné qui était un vieux de la vieille et qui d'ailleurs ne tarda pas à partir. Quoi qu'il en soit anciens et nouveaux ont été réunis dans la mort par ce couple abject de fanatiques et je partage équitablement mes éloges. Merci à tous pour tout ce que vous m'avez donné et puissent ceux qui restent continuer.