Mon premier souvenir remonte à 1956.Encore tout enfant et me promenant en ville avec ma tante, j'ai vu sur une maison "section du parti communiste". Je lui ai demandé ce que c'était et elle m'a répondu qu'il s'agissait de gens qui voulaient prendre les champs de mon grand-père. J'aimais beaucoup y jouer et c'est ainsi qu'est né mon anticommunisme.Quelques mois après il fut renforcé par les images de l'invasion de la Hongrie dans "Paris-Match" : les barricades, les immeubles détruits, les hommes face aux tanks, les journalistes tués...Le communisme, c'était l'URSS s'opposant à la liberté des peuples. Puis les années passèrent. Je fus un moment d'extrême-droite pour faire genre mais sans réelle conviction, 1968 me ramena à de plus saines considérations et je me moquai comme un vrai gauchiste, que je n'étais pas, des "révisos". Et puis, patatras, en août de cette année la même armée russe, avec ses auxiliaires du Pacte de Varsovie, envahissait la Tchécoslovaquie et mettait fin à l'expérience du printemps de Prague et du communisme à visage humain. Décidément la Russie était un danger pour l'Europe et la liberté. Suivirent des années grises où elle envoyait les intellectuels dans des hôpitaux psychiatriques, mais il semblait que les griffes de l'ours étaient un peu rognés et que ses appétits diminuaient. Il y eut bien une invasion de l'Afghanistan, mais elle échoua piteusement et, de toute façon, ce pays ne faisait pas partie du pré carré soviétique. Les premiers craquements annonçant la fin apparurent alors en Pologne, mais la Russie n'osa pas y intervenir. L'Europe s'enthousiasma pour Walesa et "Solidarnosc", le pouvoir soviétique affaibli était sans réaction, la contestation montait dans l'Europe asservie, et soudain, en 1989 (quel beau symbole!) les dominos tombèrent les uns apprès les autres. Plus de Rideau de fer, plus de parti unique, plus de Grand Frère.

Mais, m'objectera-t-on, il s'agit là du régime et non du pays. Voire. Ce pays incarnait le communisme (bien plus que la Chine trop lointaine) et a toujours présenté un danger pour l'Europe, la Pologne pourra vous le confirmer. On peut dire, en parodiant une formule célèbre, que ce pays secrète l'impérialisme comme la nuée l'orage et son expansionnisme le menait toujours vers l'Ouest. Il avait à l'Est un espace immense à conquérir et exploiter, ce qu'il n'a pas fait car des masses de moujiks abrutis par la misère et la vodka n'avaient pas cet esprit d'aventure qui a permis aux Américains leur marche vers l'Ouest. La civilisation, avouons le sans honte, celle de l'Europe de l'ouest, l'a lentement pénétré à partir du 18ème siècle mais n'a touché que les classes supérieures : la noblesse (mais pas la petite noblesse) et une bourgeoisie entreprenante influencée par l'Allemagne. On découvre en France à la fin du XIXème siècle, grâce à Melchior de Vogüé une riche littérature plus ou moins empreinte de "russitude" et qui a donné des chefs-d'oeuvre comme Guerre et paix ou le théâtre de Tchékov. La peinture, longtemps consacrée aux seuls icônes se laïcise et connaît une floraison remarquable au début du XXème siècle; plus tard arrive Eisenstein et son Cuirassé. Il n'empêche : j'ai admiré et admire encore le cinéaste, j'ai eu ma période Dostoïevski à l'adolescence (avant de me faire mienne l'opinion de Léautaud : une littérature de cabanon...)mais je n'ai pas trouvé dans leur littérature ou leur cinéma la richesse et la diversité du cinéma américain ou de la vieille Europe. Les paysages russes ne m'ont jamais fasciné comme a pu le faire l'Ouest américain et la Russie fait partie des pays que je n'ai nulle envie de visiter. Bon, ce n'est pas exactement de la détestation, mais plutôt de l'indifférence : je peux imaginer un monde sans Russie, mais pas sans Italie. Si, indéniablement, la Russie s'est "modernisée", un fossé persiste entre elle et nous, entre une civilisation fondée sur la mesure et une autre sur l'excès, entre la raison européenne et le messianisme russe panslave ou eurasiatique dont la menace pèse sur nous. Non, décidément, quel que soit son régime la Russie n'est pas ma tasse de thé, je dois l'avouer, mais est-ce pire que d'être stupidement anti américain?