J'ai un peu hésité à aller voir ce dernier film malgré (ou à cause de) une critique dithyrambique. En outre ses films sont pour moi intimement liés à la Thaïlande, ses villages avec leurs légendes nées de la jungle, ses villes de province qui font un tel contraste avec la trépidante Bangkok, ses fantômes et ses immigrés birmans ou laotiens. J'y retrouve avec bonheur le pays que je préfère en Asie débarrassé de ses oripeaux touristiques. Or, là, Apichatpong a tourné en Colombie, pays qui ne lui est rien, non plus qu'à moi, et de surcroît avec des vedettes internationales. Je craignais qu'il ne me manque l'essentiel, mais comme, d'autre part, c'est un très grand cinéaste j'ai fini par y aller. Que dire? Le début donne le ton et est assez énigmatique : un long plan fixe où l'on devine un lit et une silhouette dans une pièce plongée dans la pénombre, puis ce bruit sourd comme une explosion souterraine (il sera le leitmotiv du film)  réveille la dormeuse, c'est le premier mystère du film (qui ne sera pas éclairci). A la séquence suivante des voitures sur un parking déclenchent en même temps leur système d'alarme et on a 2 minutes de bruit et de lumière, puis tout s'éteint. "Bon, de dit-on, il pousse un peu loin le bouchon, que veut dire cette juxtaposition?". Puis le film se met sur son erre : la dormeuse (Tilda Swinton) va visiter sa soeur à l'hôpital où on la soigne pour une maladie mystérieuse, elle se rend aussi à l'université dans un laboratoire de sons pour essayer d'identifier celui qui l'a réveillée dont elle s'aperçoit qu'elle est seule à l'entendre. Le jeune ingénieur qui l'aide n'est-il pas un fantôme? et ce chien qui erre dans la rue n'est-il pas celui dont sa soeur se sent responsable de la mort? Comme dans Cemetery of splendour, il y a aussi des morts anciens que des archéologues viennent de découvrir. Et puis on arrive au sommet du film : la rencontre avec un personnage qui est comme le Fuentes de la nouvelle de Borges : il se rappelle tout ce qu'il a vécu jusqu'au moindre moment et au moindre détail. Elle veut alors savoir s'il se rappelle ses rêves. Sur sa réponse négative, elle lui demande de dormir afin qu'elle puisse en juger en l'observant. On a là une scène bouleversante avec bien peu de choses : il est allongé dans l'herbe près d'un ruisseau, elle est assise à ses côtés, on entend le murmure de l'eau, et le temps passe avec une extraordinaire douceur. Le film se terminera sur de magnifique images d'un orage tropical près d'éclater à la tombée de la nuit.

Un peu secoué par le film, je n'ai pas quitté immediatement la salle et j'ai vu se dérouler le très long générique, de ces génériques où on ne vous fait pas grâce du moindre aide-électricien ou dresseur d'animaux. J'ai pensé qu'il avait fallu payer tous ces gens, que, d'autre part,Tilda Swinton, même si elle n'a pas les cachets de Penelope Cruz, doit réclamer plus qu'une obscure comédienne thaïlandaise (d'autant que le réalisateur a souvent fait jouer des non professionnels), qu'il a fallu transporter une partie de ce petit monde en Colombie et l'y héberger. Comment, me suis-je dit, Apichatpong, qui certes a eu une Palme d'or et est invité dans les festivals les plus prestigieux, a-t-il pu obtenir tout cet argent alors que ses films sont plutôt confidentiels? Certes, il  a reçu une aide d'un grand nombre d'institutions et d'organismes d'aide au cinéma, mais il a bien fallu mettre au bout et il s'est donc trouvé des producteurs pour le financer, probablement à fonds perdus ,même si on peut penser que le film ira de festival en festival et de salles d'art et d'essai en salles d'art et d'essai. Je trouve ça très réconfortant que le cinéma durement frappé par l'épidémie, concurrencé impitoyablement par la télé avec Netflix et les "séries", trouve encore des mécènes qui me donnent l'espoir de mourir avant d'avoir vu sa disparition. Qu'ils en soient remerciés et que vive à jamais le cinéma!