Je viens de prendre conscience qu'au cours du mois passé j'ai vu, parmi une douzaine d'autres, deux films sur notre armée et ses soldats : La troisième guerre de Giovanni Aloi et Mon légionnaire de Rachel Lang. Comme ils m'ont semblé loin de ceux des années 70 ou 80! On pouvait classer ces derniers en 2 catégories : les films antimilitaristes et les gaudrioles militaires. A la première catégorie appartenaient tous ceux qui étaient inspirés par la guerre d'Algérie : RAS, Avoir 20 ans dans les Aurès, La question... Les sous-offs y étaient des brutes alcooliques, les officiers des fascistes d'un anticommunisme farouche forgé en Indochine, et dans tout soldat dormait un déserteur. Dans la seconde figuraient d'immortels chefs-d'oeuvre : Les bidasses en folie, On a retrouvé la 7ème compagnie, Arrête ton char, bidasse...Ce mot ignoble pour désigner les soldats résumait tout : des tire-au-flanc "démerdards" qui passaient leur temps à jouer des tours aux gradés et à faire le mur. Je ne vois à l'époque qu'une exception, de taille il est vrai, Pierre  Schoendoerffer dont personne n'a oublié La 317ème section qui, même si le film au noir et blanc magnifique évoquait une retraite devant l'ennemi, restituait à ces soldats leur grandeur et leur humanité. Il est vrai que le réalisateur, photographe de guerre en Indo, les avait bien connus. Il récidiva avec Le crabe-tambour qui évoque les déchirements de l'armée au moment de la guerre d'Algérie, plaies toujours ouvertes quand le film est sorti, et l'on sent bien où va le coeur du réalisateur.

Rien de tel dans les deux films que je viens de voir, ni détestation, ni dérision,ni exaltation, mais une volonté de représenter de la façon la plus juste possible qui sont nos soldats et nos officiers, quels sont leurs tâches et leurs rêves et, bien sûr, quels dangers ils courent. L'un évoque les soldats de Vigipirate, l'autre nos combattants en Afrique. Il s'agit de nous faire découvrir une société, voire une caste (sans que ce mot soit péjoratif) que la plupart d'entre nous méconnaissent. Dans les deux films on retrouve la même diversité d'origines chez les soldats, avec un peu plus d'engagés étrangers dans la Légion comme il se doit (un des héros est ukrainien). Beaucoup sont d'origine très modeste et se sont engagés pour fuir le chômage et les petits boulots comme le jeune prolo vendéen du film d'Aloi. Gaulois, Maghrebins et Noirs se mélangent et s'il y a des sentiments racistes ils sont contenus. Il faut, je pense, rendre hommage aux sous-officiers qui les ont formés. De ces garçons un peu à la dérive elle a fait des soldats solidaires,consciencieux, soucieux de leur tenue, pénétrés de leurs devoirs. Leurs supérieurs n'ont plus rien à voir avec les sous-offs caricaturaux et savent mêler autorité et bienveillance. Tout n'est pas rose : les soirées sont longues à la caserne de Vincennes où sont hébergées les troupes de Vigipirate, on tue le temps à l'aide de jeux video ou de bagarres (La troisième guerre). Dans le désert on subit une chaleur écrasante, la poussière, et la menace toujours présente des Islamistes (Mon légionnaire). Ce dernier film aborde aussi un aspect particulier et très intéressant : comment la vie amoureuse et familiale peut-elle s'articuler avec l'armée, problème d'autant plus aigu que les légionnaires sont coincés en Corse et partent souvent en opex pour de long mois, jamais sûrs de revenir ? Si on n'a pas d'enfants à élever, reste le "club des épouses" qui fait un peu ouvroir... Un des  deux couples-témoins du film n'y résistera pas et divorcera, l'autre vacille : l'époux passant de plus en plus de temps au mess avec ses collègue et négligeant sa femme (c'est Louis Garrel que j'imaginais mal en lieutenant de la Légion : il y est parfait).

Comment expliquer ce regard plus serein porté sur une institution qu'il y a peu, on aurait considéré comme ringarde? Certes nous sommes débarrassés des "sales" guerres coloniales qui ont donné lieu à bien des excès et des massacres de civils, mais enfin nous sommes encore en guerre. Oui, mais nous devons être reconnaissants qu'on nous défende contre le péril islamiste en Afrique ou chez nous avec Vigipirate. Du reste, pas de massacres dans cette guerre qui est "propre". Mais il y a d'autres raisons. L'armée est devenu un espoir, une façon de s'en sortir pour beaucoup de jeunes et un creuset pour mêler les communautés différentes, ce qu'a raté l'école. Et puis pensons à toutes nos institutions en déshérence : l'école et l'université qui ont tant rabattu de leurs ambitions, la justice qui se traîne, les politiques méprisés, voire haïs...La Grande Muette a continué discrètement son petit bonhomme de chemine et rempli ses devoirs. Oui, vraiment, on peut crier :"Vive l'armée!".