Quel bouquin appétissant et réjouissant, qui tranche avec le commun de la production littéraire! Le héros en est un jeune ethnologue qui court après une thèse qui lui permettrait de recueillir quelque prébende universitaire. Il a réussi à obtenir pour un an une subvention d'un conseil général et se retrouve ainsi parachuté dans les Deux-Sèvres, un de ces départements que 90% des Français sont incapables de situer, pour étudier la ruralité et ses problématiques. Le village où il débarque, dénué de tout pittoresque, est assez représentatif : un seul commerce, le café-tabac-articles de pêche, une église fermée desservie par un "curé volant", un lotissement pour rurbains, mais une florissante entreprise de pompes funèbres. L'intégration de notre jeune savant, le premier moment de surprise passé ("Ils m'ont regardé comme si j'étais un martien, en termes lévinassiens ils ont vu sur moi le masque de l'altérité") se fait aisément : le rural est aidant, flatté qu'on s'intéresse à lui, curieux de ce nouvel étranger livré à ses observations et à sa gouaille. Celui-ci tient, comme il se doit, un journal d'enquête et se place non sans humour et autodérision sous le patronage de Lévi-Strauss et Malinowski. Tout en élaborant sa grille de questions, il commence à interroger les indigènes : les derniers paysans, les rurbains qui vivent à part, les Anglais qui viennent ici boire et s'ennuyer, le sous-prolétariat rural tendance "gilet jaune", le seul notable : le maire et croque-mort, des personnages pittoresques comme Nono,un "bedas" capable de réciter à la demande l'éphéméride quand on lui donne une date (souvenir de Borges?), un plasticien montreuillais (ça le classe au-dessus du parisien) persuadé que sa création (au sens le plus concret) "va envoyer du bois"...Le village a deux centres vitaux : le café, avec ses tables de formica orange, qui sent le vin, l'anis et le tabac froid (dans ta face, Véran!) et l'entreprise de pompes funèbres, paradoxalement. On y déniaise notre jeune homme qui passe de l'Orangina au kir puis à la goutte en écoutant d'une oreille professionnelle les histoires du village. On l'emmène à la chasse aux lions, pardon, aux lièvres, il apprend à cueillir des légumes, il est un peu en manque de sexe, mais comme il n'est pas au fin fond de l'Afrique, avec la webcam...en attendant de tâter de l'indigène, plus courageux en cela que Michel Leiris. Il s'interroge sur sa méthode, découvre les centres commerciaux à la périphérie des villes, la joie de la mobylette en hiver et l'humour de la PQR où il est question d'un zoophile qui étrangle les chèvres après les avoir violées. Puis le journal s'interrompt et on passe dans une autre dimension.

Le roman s'amplifie, s'enrichit, se gonfle d'histoires et de personnages nouveaux. Il devient une sorte de farci poitevin, ce mets délicieux que le monde entier nous envie, où se mêlent blettes, oseille, oeufs, épinards, lardons et épices. Le texte va être à partir de là parsemé de courts récits qui mettent en scène des chansons populaires : "Aux marches du palais", "Brave marin"...L'auteur développe de vieilles histoires comme il y en a dans tous les villages, de viols, de crimes, de sexe, de sorciers dans les huttes du marais, de granges où l'on se pend, de bâtards méprisés. Il utilise subtilement pour varier son récit la Roue de la réincarnation des bouddhistes (peut-être l'est-il?). Ainsi le vieux curé Largeau,  tracassé par la luxure et un peu ivrogne mais si indulgent envers ses paroissiens, se réincarne-t-il en marcassin fringant courant la laie. D'autres se réincarnent en insectes, comme la punaise  écrasée par Napoléon descendu dans une auberge niortaise sur la route de l'exil. L'hôte de l'âme est parfois illustre, comme Agrippa d'Aubigné, grand poète et chef de guerre qui met le siège devant Niort et se retire dans un château voisin pour écrire Les tragiques, ou Clovis écrasant les Goths à Vouillé.Et nous arrivons enfin à la pièce maîtresse, ce banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs qu'accueille cette année le croque-mort Pouvreau: "Mes bons fossoyeux et tristes besogneux, grand-maître Sèchepine, trésorier Grosmollard,chambellan Bittebière..." et le discours se termine par un "longue vie à la Mort, généreuse putain, bas-beurre de baratte à couilles!". La fête peut commencer dans le réfectoire des moines de l'abbaye de Maillezais où vécut maître François. C'est peu dire que la description est rabelaisienne. Tout y est : des dizaines d'animaux embrochés et ruisselant de jus doré, de quoi nourrir une tablée de géants, des palanquées d'huîtres et de poissons, pâtés, rillettes et farci, gueurnouilles et mojhettes, fromage et choux à la crème. Comme son maître l'auteur fait de longues listes de tout ce qui est mangé et bu et nous met l'eau à la bouche : 

"Le gras rond du porc enluminé par l'acidité croquante du cornichon".

Il fait aussi montre de la même créativité verbale. Voyez Badebec titiller Gargantua évoqué dans un discours :"elle l'asticotait, le perlicotait, le tarturait, le galichait de l'ongle, le carcoutillait des cils". Les convives sont distraits par une série de discours tantôt sérieux, tantôt drolatiques : "Faut-il admettre les femmes dans la confrérie?" légende de Mélusine, ou "Comment Ludivine de la Mothe soulagea Gargantua" déjà cité, et le banquet s'achève sur un rituel ou les croque-morts, tels moines, psalmodient les différents mots et expressions qui signifient mourir après leur hommage à la vie et à la chair. 

Après ce morceau de bravoure, et quel morceau! l'intérêt faiblit un peu, il faut l'admettre, (l'auteur "en résidence voulait-il boucler dans les temps par défi?) et le happy end avec union de l'ethnologue et de la fermière paraît un peu plaqué de même que le discours écolo-nigaud, mais il ne faudrait surtout pas que cela vous empêche de le lire, bas beurre de baratte à couilles!