Ce titre par réaction contre tous les grincheux qui n'ont à la bouche qu'avions renifleurs ou diamants, et en hommage au beau texte de l'écrivain Jérôme Leroy publié dans "Causeur" (mon dieu, pardonnez-moi mes mauvaises lectures!) où il évoque son enfance et son adolescence normandes sous Giscard. Une quinzaine d'années nous sépare mais moi aussi j'ai la nostalgie de ces années-là.

Si, dans un premier temps, tout le monde semblait reconnaître la modernité de Giscard et la qualité des réformes accomplies au début du septennat, avant de critiquer éventuellement une politique économique et sociale marquée par une forte inflation et la montée inexorable du chômage, bientôt certains l'ont passé à la moulinette : ses réformes sociétales, c'était de la daube, le peuple était malheureux sous le joug de ce faux aristocrate, affaires et scandales défrayaient la chronique et - cerise sur le gâteau - il n'était même pas moderne...Je veux bien passer sur l'économie et admettre que Barre n'était pas "le meilleur économiste de France", mais il faut admettre que 2 crises pétrolières l'ont desservi (j'ai aussi dans l'idée que les circonstances imposent les choix économiques et que nos dirigeants n'en sont pas vraiment responsables). Les autres réformes n'étaient pas rien : majorité à 18 ans, démantèlement d'une Ortf qui restaient un instrument de propagande du gouvernement, extension du droit de saisine du Conseil contitutionnel, établissement du divorce par consentement mutuel qui a été une libération pour bien des couples, libéralisation de l'accès à la pilule et, évidemment IVG...Excusez du peu, et cela dans les premiers mois de son septennat, souvent contre son propre camp. Si De Gaulle avait accompli la modernisation économique de la France, il en était resté là et Pompidou avait laissé filer. Rappelons-nous, c'était le temps des "copains et des coquins". Certes les facs s'agitaient encore et les groupuscules extrémistes fleurissaient, mais les Français dans leur quotidien souffraient du carcan des lois et de la morale. La modernité de Giscard, c'est d'avoir compris ça et d'avoir fait sortir le pays d'un gaullisme qui avait fait son temps. Il s'est évidemment pour cela inspiré des Américains et de leurs méthodes de propagande : pipolisation, annexion de sa famille, accordéon...A l'époque c'était encore gentillet. Son côté grand bourgeois (qui, tantôt voulait jouer au gentilhomme, tantôt voulait faire peuple) agaçait, mais on a vu tellement pire depuis et tant de pitoyables comédies pour séduire les électeurs...Et puis un homme qui a été à l'origine du Musée d'Orsay et qu'on a vu chez Pivot ne peut pas être tout à fait mauvais...

Mais ma nostalgie ne vient pas d'un bilan politique dont je me fous un peu, Giscard c'est ma jeunesse. J'avais 26 ans quand il a été élu, 33 ans quand il a quitté le pouvoir. Je me souviens. J'étais lecteur dans une fac vietnamienne et ce sont mes étudiants qui m'ont appris en cours la mort de Pompidou. Je me rappelle les avoir un peu choqués en manifestant une certaine satisfaction. J'ai donc voté par procuration quelques semaines après, mais je suis incapable de me rappeler pour qui. J'ai pu, au premier tour m'amuser, peut-être en votant Bertrand Renouvin, mais au second? Quelque chose me dit que j'ai voté Mitterrand bien qu'il n'eût pas le monopole du coeur : je me sentais encore de gauche à l'époque. En 1981, j'étais au Sénégal, et nous avons fêté avec des voisins sa victoire qui effraya les commerçants ou petits entrepreneurs français installés à Dakar. En fait, de tout le  septennat de Giscard, je n'ai vécu qu'une année pleine en France que je retouvais aux vacances au cours de ces merveilleuses années 70 (lesquelles avaient commencé en 1968 et se terminèrent à l'élection de Mitterrand). Jamais nous n'avons connu autant de liberté, de bonheur de vivre dans ce pays où ne régnaient pas encore la violence, l'agressivité, l'intolérance. Tout était nouveau : "nouvelle cuisine" et "nouveaux philosophes". Ceux-ci n'étaient peut-être pas de grands penseurs mais nous ont permis d'être anticommunistes sans complexes. Ce fut la grande époque de "Charlie hebdo", et aussi de "L'écho des savanes". Je me souviens aussi des dessins de Lauzier et de ceux de Brétecher. Je me souviens des deux grands films sur la guerre du Viet Nam : Apocalypse now et Voyage au bout de l'enfer. Je me souviens du sublime New york en noir et blanc du Manhattan de Woody Allen. Je me souviens des films de Sautet et d'India song de Duras qui passa pendant des années dans un cinéma du 5ème (le Seine?). Je me souviens d'avoir découvert Thomas Mann et Lawrence Durrell. Je me souviens d'être allé aux Indes et en Chine au cours de ces années-là. Je me souviens de l'enterrement de Pierre Goldman. Je me souviens que le combat pour le Larzac avait été relayé à Fontevrault. Je me souviens que nous allions souvent entre amis dans des restos gastronomiques. Je me souviens que c'est la seule époque où j'ai fait du jogging. Je me souviens de ma découverte éblouie de l'Asie qui m'est ce que fut l'Afrique à Giscard.  Je me souviens de mes amies et je me dis : si j'ai aimé les années Giscard, c'est peut-être seulement parce que j'étais dans la force de l'âge.