Michel Piccoli, qui vient de mourir, a été qualifié à juste titre de "dernier monstre sacré du théâtre et du cinéma français", ce qui est juste à un détail près : les femmes sont aussi des monstres et Brigitte Bardot est encore vivante. Pour ce qui est du théâtre, je ne saurais dire, je ne l'ai vu qu'une fois en scène, dans la dernière pièce qu'il ait jouée : Minetti de Thomas Bernhard et il avait alors quelques problèmes de mémoire. En revanche j'ai vu des dizaines de films auxquels il a participé (je vais beaucoup au cinéma...) et j'ai apprécié comme tout le monde son immense talent, sa présence physique, j'ai encore dans l'oreille sa voix. Pourtant, je ne sais pas, je reconnais que c'est un très grand acteur mais n'ai jamais eu pour lui le culte que j'ai pour certains et qui en fait presque des idoles : Delon, Ronet, Cybulski, James Dean, Mastroianni... Peut-être ne coïncide-t-il pas avec mon éros (étant bien entendu que tout culte pour un acteur ou une actrice est toujours teinté d'érotisme)? Et pourtant il était bel homme et avait une voix prenante... Si on ajoute qu'il était intelligent et plus cultivé que la moyenne de ses camarades, on comprend encore moins. Ses engagements m'agaçaient, certes, mais j'en pardonne de pires à d'autres. C'est comme ça, c'est tout.

  Comme chacun y allait de son tiercé de films, je me suis promené dans son énorme filmographie pour tenter de faire le mien. De certains je n'ai pas gardé beaucoup de souvenirs, vus il y a trop longtemps et parfois oubliables, mais il se trouve que j'ai revu il y a quelques mois son premier Bunuel, La mort en ce jardin, où il jouait un jésuite, ce qui ne manquait pas de piquant. Au début des années 60, il joue dans Les vierges de Rome de Cottafavi. Ce fut une merveilleuse époque où beaucoup de Français, Trintignant, Jean Sorel, Gainsbourg (mais oui!)...allaient tourner à Cinecitta, y compris dans des péplums dont Cottafavi fut un maître. En 68, son premier Ferreri, le déconcertant Dillinger est mort. Il tourne beaucoup avec Ferreri, en particulier dans La grande bouffe, ce film crépusculaire qui fit scandale au festival de Cannes en 1973 où il partagea la Palme d'or avec La maman et la putain de Jean Eustache (quelle année! quelle époque!). J'oublie Les choses de la vie que j'ai toujours trouvé un peu gnangnan (et la présence de Romy Schneider n'arrange rien), et même tous les autres films de Sautet malgré leur intérêt sociologique évident, je le préfère dans des rôles de méchant ou de salaud : Les noces rouges de Chabrol ou Une étrange affaire de Granier-Deferre et encore Le trio infernal de Francis Girod. Après Milou en mai (1989) où il est excellent en vieux jeune homme de bonne famille très tchékovien, sa carrière paraît moins intéressante, soit qu'il ne tienne plus le premier rôle dans les films où il joue, soit qu'il ait tourné avec des réalisateurs un peu marginaux qu'il a voulu aider. Et mon tiercé alors? Le mépris, évidemment, avec sa magnifique séquence d'ouverture, La grande bouffe et sa mort sublime dans les pets et la diarrhée et Les noces rouges où il forme avec Stéphan Audran un couple infernal, celui des "tragiques amants de Bourganeuf".