En ce temps là Godard était un jeune homme amoureux, un cinéaste génial, et sa muse était Anna Karina, petite Danoise qui n'était pas blonde et avait un accent délicieux. L'amour était la grande affaire des cinéastes de la Nouvelle vague qui draguaient aux terrasses des cafés des beaux quartiers secrétaires, modèles et étudiantes, leur envoyaient dix fois par jour des pneus pour leur dire qu'ils les aimaient (qui se souvient des petits bleus, ces messages qu'on pouvait envoyer par tubes de toutes les postes parisiennes et qui circulaient dans les entrailles de la capitale grâce à l'air comprimé avant d'être distribués par un petit télégraphiste. Truffaut leur rend hommage dans un de ses films, peut-être Baisers volés). Et parfois ils emmenaient leur dulcinée sur la Côte dans une grosse américaine décapotable.

Comme Ferdinand et Marianne dans Pierrot le fou.

Mais, les plus belles hanches du monde n'y peuvent rien, la passion s'effiloche dans une île désert jusqu'au fameux "Qu'est-ce que je peux faire?j'sais pas quoi faire!". Puis viennent la trahison et le sublime suicide de Pierrot-Ferdinand barbouillé de bleu et la tête ceinte d'un cordon de dynamite avec en arrière-plan la Mediterranée et et en voix off un poème de Rimbaud : "Elle est retrouvée..."

Peu après Godard et sa muse, qui avaient connu une passion orageuse, se séparèrent. Le cinéaste devint "le plus con des Suisses pro-chinois" et s'enfonça dans un cinéma militant qui devint vite abscons et ennuyeux. Il tourna même pour la télévision. Il eut d'autres muses, mais enfin Jean-Pierre Gorin ou Anne-Marie Miéville, ce n'était pas la même chose...Karina s'en tira mieux, écrivant, chantant et jouant encore un peu au théâtre et au cinéma, mais mon esprit romantique aime à croire que leur passion les dévora et que leur vie en fut marquée à jamais...