Des semaines qu'on bat tambour pour nous annoncer que le mois de décembre sera chaud-bouillant et qu'à partir du 5 tout s'arrêtera sauf les cortèges immenses de manifestants qui convergeront comme il se doit. Et si on invoque les illustres précédents, 1995, 1968, voire 1936 pour les grands vieillards, c'est pour nous avertir : tout ça c'est de la gnognote à côté de ce qui nous attend. Que c'est beau ce peuple se dressant comme un seul homme pour défendre la perspective exaltante de la retraite qui nous mènera doucement des "voyages qu'on n'a pas eu le temps de faire" à l'ehpad! Leaders politiques et syndicaux, éditorialistes qui savent tout, Kevin ou Jennifer interviewés dans la rue, à quelques unités près (les naïfs ou les provocateurs qui s'étonnent qu'on puisse se mobiliser contre une loi non encore écrite) tous sont d'accord : "ça va péter, ça va péter!". Tous, et c'est cela qui interroge. Que les syndicats rameutent leurs troupes et surtout la masse des non-syndiqués, que les partis de gauche espèrent voir se lever enfin le matin du Grand Soir, que les antimacronistes de tout poil voient là une occasion de tailler une nasarde au président, normal. Mais ses ministres et son parti qui en rajoutent des louches et semblent prédire le succès de la journée et de celles qui suivront? (j'entends à l'instant Bruno Le Maire déclarer que les manifestations sont légitimes(sic) dans notre pays...) S'agit-il pour eux de rallier la majorité silencieuse? On a pourtant vu en 68 qu'il fallait d'abord que le désastre s'installe, or la fête n'est même pas commencée. Je crois que c'est plus tordu : la majorité souffle sur les braises en feignant de croire que ça va être énorme mais en espérant que ce sera bien en-deçà de ce que tout le monde prévoit. S'il s'avère que la mobilisation n'est pas générale et que le soufflé ne prend pas, elle profitera de la déception et sera en position de force pour imposer ses vues. Machiavélique...

  Il est vrai qu'une des raisons de la mobilisation est le manque de lisibilité du projet. De reculades en contradictions,de mensonges en inventions comiques comme la fameuse "clause du grand-père" (on a encore oublié la grand-mère, Marlène) il est devenu incompréhensible et cela fait peur. Quand il m'arrivait de penser au problème des retraites avec mon petit sens et mon petit jugement, comme dit Sganarelle, je pensais naïvement qu'avec la croissance inéluctable du nombre de pensionnés, plus rapide que celle des payeurs, il fallait fatalement soit travailler plus longtemps pour accroître le nombre de ceux-ci, soit verser de plus maigres pensions à ceux-là. Que n'avais-je pas dit! On a eu vite fait de me reprocher mon manque (réel) de culture économique : les solutions-miracles existaient. Ceux-ci m'affirmaient qu'il suffisait de taxer fortement le Capital pour combler le trou, ceux-là se moquaient du déficit comme de leur première chemise, l'état pourrait creuser le sien et abonder les caisses de retraite sans courir à la banqueroute. D'autres avançaient, en me regardant avec commisération, des solutions encore plus subtiles auxquelles je n'avais pas eu l'intelligence de penser. Je me tus et abordai timidement la question des régimes spéciaux et des inégalités. Las! mes interlocuteurs avaient depuis longtemps fourbi leurs arguments. Ils m'assommèrent d'abord avec la légitimité que conféraient à ces privilèges des accords signés dans des temps immémoriaux, ce qui leur conférait un caractère sacré. Ils les justifièrent ensuite par la pénibilité de certains travaux : conduire un train en devant prendre garde aux signaux et en appuyant de temps en temps sur un bouton, être plusieurs heures par semaine dans le noir dans le métro parisien...Vous aviez vraiment besoin d'une bonne retraite dans votre cinquantaine pour vous remettre. Et que dire de bureaucrates dans les administrations, menacés par les hémorroïdes et la dépression à force de contempler des plantes vertes poussiéreuses et des cartes postales de vacances alignées sur un tableau de liège? Qui ne verra dans son propre travail des choses insupportables? Non, vraiment, ne touchons à rien et vogue la galère, elle durera toujours autant que nous. Je  reste sur cette sage conclusion avant d'enfourcher mon vélo pour voir le peuple en colère défiler jeudi prochain en attendant que la convergence des luttes fasse péter la boutique.