En fait, je n'ai jamais crié "Vas-y Poupou", j'étais plutôt anquetilien. Sans compter que je n'ai vu passer qu'une fois le Tour de France qui n'a pas souvent traversé nos campagnes, mais c'était bien avant, les vedettes étaient alors Robic,le Breton têtu comme il se doit,et Louison Bobet (qui en gagna trois). De toute façon je n'ai vu qu'un peloton de coureurs anonymes au milieu de la caravane publicitaire qui distribuait des casquettes Ricard. Cela dit, j'ai écouté religieusement les arrivées d'étapes à la radio jusqu'à l'âge de 12-13 ans je pense, et j'ai pris parti  dans cette querelle qui divisait la France dont c'est une tradition ancienne (Corneille vs Racine, Voltaire et Rousseau, Sartre et Camus...). Pourquoi avoir choisi maître Jacques? Pas par régionalisme : la Normandie nous paraissait bien loin, en tout cas plus que le Limousin de Poulidor. Parce que je portais naturellement mes suffrages au vainqueur? Encore moins, j'ai toujours aimé les causes désespérées et les perdants magnifiques. A cause du côté chaleureux du personnage? Ne plaisantons pas : il était normand jusqu'aux tréfonds. Non, je crois que je le fus parce que je n'aimais pas Poulidor ni ceux qui l'appréciaient, une sorte de choix de classe, toute proportion gardée, celui d'un enfant de la petite bourgeoisie rurale. Poulidor (déjà son nom me paraissait vaguement ridicule et très différent de nos noms en -eau de l'Ouest) était fils de métayer limousin et avait poussé la charrue et trait les vaches avant de commencer une carrière de sportif qui était traditionnellement un moyen de s'en sortir pour les "fils du peuple". Je l'associais à mes camarades d'école venus des fermes qui maintenaient une distance avec les enfants de commerçants du bourg. Jusque dans son physique il faisait paysan : ses traits un peu grossiers, ses petits yeux noirs...alors qu'Anquetil, avec sa blondeur de Viking semblait presque aristo...A bien y penser, c'était peut-être là l'essentiel : préférer l'élu des dieux à qui tout réussit sans effort apparent au besogneux méritant (je bats ma coulpe pour avoir eu une si mauvaise mentalité). Et, pour brocher sur le tout, il y avait ce surnom, en forme de diminutif selon la tradition populaire : "Poupou". Je détestais tous les surnoms et celui-ci me paraissait particulièrement ridicule, vugaire et enfantin avec la répétition de sa syllabe. Personne n'aurait eu l'idée de crier "Vas-y Jacquot!" à Anquetil...D'ailleurs je ne l'aurais pas fait non plus car je n'ai été réellement fan que d'un seul coureur : Féderico Bahamontès qui gagna le Tour en 1959. C'était un excellent grimpeur (qui a fait du vélo ne peut que donner la palme à cette catégorie) qui affectait de ne pas se soucier du résultat de la course (on dit, par exemple, qu'arrivé au sommet d'un col après avoir largement semé ses adversaires, il s'arrêta pour manger une glace). Je ne sais pourquoi mais j'avais déjà une grande admiration pour l'Espagne et les Espagnols qui étaient tous à mes yeux de fiers hidalgos préférant à tout un "beau geste". Où diable avais-je pu pêcher cette vision très convenue et littéraire du pays? Quoi qu'il en soit je finis assez vite par me désintéresser complètement du Tour et ne surnagent que quelques noms ou sunoms comme "L'aigle de Tolède". Ils valent bien qu'on les salue au passage.