Qui veut maintenant jouir tranquillement des beautés de la cité de Carcassonne doit le faire à la fraîche.Il y a 30 ans celle-ci se vidait vers six heures du soir et on pouvait y pénétrer en voiture,y trouver un hôtel et un restaurants accueillants, puis s'y promener sous les étoiles. Que les temps ont changé! Jusqu'à pas d'heure des foules y déambulent au long des rues boutiquières qui proposent des épées en plastique, des glaces chimiques et des souvenirs made in China. Des bouffoirs infâmes offrent des cassoulets "du pays" et des saucisses de Toulouse-frites que les clients mangeront accablés : il fait 30°. Quant à la promenade nocturne où ne retentirait dans les rues que votre pas solitaire et où vous seriez tout à votre contemplation, n'y comptez pas! Et Carcassonne n'est pas un cas isolé de cancer touristique : la même chose vous attend au Mont-Saint-Michel, des foules font la queue pour atteindre le sommet du Mont-blanc, voire de l'Everest, des croisiéristes sortis des entrailles de bateaux monstrueux s'abattent sur Venise comme un vol de gerfauts, des milliers de touristes entrent dans le Louvre, font trois petits tours pour voir la Joconde et faire un selfie, puis sortent et sont vite remplacés par d'autres.

  Alors, que faire? comme disait l'autre qui traversa l'Europe sans descendre de son train. Comment empêcher ces foules de se jeter sur quelques spots comme la misère sur le pauvre monde? Rien ne semble les décourager : faire la queue pour les musées ou les sommets, s'entasser dans un avion comme harengs dans une caque après avoir subi d'humiliants contrôles, oser le "menu touriste" ou pire le "menu petits loups" et se retrouver la gueule pleine de boutons. Ne pourrait-on, par exemple les mener vers les sommets par des passages dangereux où on en perdrait quelques-uns, en engloutir d'autres dans la Mer de glace, mettre en panne les paquebots de croisière à dix milles nautiques de Venise et inviter les passagers à souquer ferme sur les canots de sauvetage s'ils veulent voir la ville, faire passer un petit test d'histoire de l'art avant l'achat d'un ticket au musée? Et si la France (ou tout autre pays victime des invasions barbares) imposait des visas touristiques avec menu obligatoire. Je m'explique : on aurait droit à la Tour Eiffel, aux gorges du Tarn et à 3 châteaux de la Loire, ou au Mont-Saint-Michel, à Montmartre et aux alignements de Carnac. Rien de moins, rien de plus. grâce à cette rationalisation, tout le monde serait harmonieusement réparti sur le territoire (où on conserverait quand-même quelques places vierges pour les esthètes et les contemplatifs). Il va de soi que ces passeports intérieurs, comme en Chine,seront aussi obligatoires pour les nationaux. Mais je sens bien que mes propositions ne seront jamais prises en compte car elles heurtent de grands principes et déclencheront la fureur des hôteliers et de la Boutique. Il ne me reste qu'à me retirer dans ma tour d'ivoire et à méditer amèrement sur l'enlaidissement du monde.