Autant le dire, je suis gêné par les nombreux statuts que j'ai pu lire sur Facebook à propos de ce meurtre. Non par les commentaires : comment ne pas être indigné ni s'exprimer avec violence sur cet horrible assassinat et la cruauté des meurtriers, comment ne pas accepter une condamnation de l'islamisme qui s'étend parfois à l'Islam tout entier ? Si la colère des internautes les porte parfois à des excès, ce meurtre sauvage avec un détail horrible comme la décapitation les absout. Non, ce qui me gêne c'est le montage photographique qui accompagne souvent les textes : une superposition de photos des deux jeunes fille, blondes, souriantes, heureuses, et de celle de leurs assassins, bruns, hirsutes, le regard halluciné. Pour dire les choses plus brutalement ils ont des gueules d'Arabes caricaturales (quand bien même ils sont peut-être berbères...) avec leur barbichette qui les désigne comme islamistes, leur vêture misérable de djeune des quartiers, leur regard un peu fou de violeur ou d'assassin potentiel. Leurs victimes, avec leur type scandinave, paraissent symboliser une Europe "blanche", voire aryenne, qui serait menacée par ces peuples basanés et fanatisés venus du Sud d'où ils s'apprêtent à déferler rêvant de pillage, de viol et de massacre. Pour un peu on se croirait dans un roman de Jean Raspail...Les images, parce qu'elles font appel à l'émotion et qu'on ne prend pas souvent le temps de les analyser, nous frappent beaucoup plus et nous influencent profondément. Quand on a une opposition aussi tranchée que dans celle-ci : victime innocente et faible/bourreau sadique, beauté/laideur, l'effet est très fort et le message raciste, tout élémentaire qu'il soit, frappe. De la même façon les nazis se sont-ils servis dans leur expositions anti-juives de photos d'habitants de ghettos au physique repoussant. Je ne veux, bien sûr, pas dire que ceux qui les ont postées sont des nazis, mais ils ne se sont pas assez méfiés des dégâts qu'elles peuvent provoquer.

  Mais ma propre réaction n'a-t-elle pas aussi été raciste à un autre niveau ? Quand j'ai appris la nouvelle du meurtre, je me suis dit : "Comment deux jeunes filles peuvent-elles partir seules camper ou randonner dans l'Atlas marocain ?", avec cette idée que les femmes occidentales ne sont pas en sécurité dans les pays arabo-musulmans et qu'elles avaient tenté le diable (on n'avait pas encore émis l'hypothèse terroriste). Il y a chez les gens du nord de l'Europe une certaine naïveté, une ignorance aussi des moeurs étrangères due à leur éloignement et à leur vie dans une société protégée, qui peut en faire des victimes. D'une part je les rendais partiellement responsables de leur mort, un peu comme quand on reproche aux femmes violées de porter mini-jupe...mais surtout je proclamais implicitement la supériorité de ma civilisation où les femmes d'allure libre ne sont pas prises immédiatement pour des putes, où elles peuvent se permettre les mêmes comportements que les hommes, en particulier dans le domaine du sexe, où le culte de la virginité n'entraîne pas une frustration énorme avec toutes les conséquences psychiques), où le pince-fesse dans les transports en commun bondés ou dans la foule des souks n'est pas un sport national (l'Egypte est bien connue pour ça), où la religion n'est pas l'auxiliaire du pouvoir masculin (enfin, pas trop...). Tout cela, je n'ai pas l'intention de le renier. Nos moeurs sont plus douces et peuvent servir de modèle. Mais revenons aux assassins eux-mêmes, des terroristes, dit-on. Admettons le, bien que l'accusation soit basée sur une vidéo que personne sauf les autorités n'a vue, or le Maroc a intérêt à faire porter le chapeau à des terroristes pour ne pas effrayer les touristes qui verraient dans tous les mâles un maniaque sexuel en puissance. Je suis persuadé qu'à leur acte politico-religieux se mêlait la frustration économique et sexuelle : pas d'argent, pas d'épouse, pas de sexe. Ce n'est pas un hasard si leurs victimes ont été des femmes et la chute d'Hadjin ne me semble qu'un prétexte. En définitive, un meurtre sordide que ses auteurs (ou les enquêteurs) ont coloré d'un prétexte politique qui ne trompe personne.