Dieu sait si j'aime l'Italie et le cinéma italien, des néo-réalistes à la génération des Fellini, Antonioni, Risi, Scola, mais Bertolucci n'est pas vraiment dans mon panthéon. Il reste pour beaucoup l'homme d'un seul film dont le succès fut aussi retentissant que le scandale qu'il créa; les autres, assez peu nombreux - une quinzaine tout au plus - ont connu une fortune diverse, ont même obtenu des succès commerciaux pour certains, mais sa carrière n'a cessé de décliné : de brillant jeune cinéaste, il est devenu cinéaste commercial avant de tomber dans l'oubli.

 Sa découverte est liée dans ma mémoire à celle de  Bellochio qui appartint comme lui à cette "nouvelle vague" italienne qui enthousiasma les cinéphiles français au début des années 60. Il y avait du reste une parenté certaine entre Les poings dans les poches ou La Chine est proche de celui-ci et Prima della rivoluzione, le meilleur film de Bertolucci : même critique de la famille bourgeoise, même difficulté pour ses enfants à s'engager dans un parti communiste qui les fascinait, même sentiment de l'échec. Prima della rivoluzione est un hommage à Stendhal mais aussi le film très personnel d'un rejeton de la bourgeoisie intellectuelle tenté par le marxisme et rejetant le carcan de la famille et de la morale. Le héros s'appelle Fabrizio, comme il se doit, il est amoureux d'une tante initiatrice comme la Sanseverina du roman, il se frotte à la politique sans trop y toucher, tout cela dans une Parme mélancolique et brumeuse qui semble aussi obsolète que le duché de Marie-Louise. Un film fait d'états d'âme, et Bertolucci n'en retrouvera jamais la magie. Il se lancera ensuite dans de pesantes et beaucoup trop illustratives reconstitutions historiques qui culmineront avec Le dernier empereur tourné dans la Cité interdite avec tous les moyens mis à sa disposition par le pouvoir chinois et ses producteurs. Novecento (stupidement traduit en français par 1900) ne vaut guère mieux avec sa prétention à raconter un demi-siècle d'histoire italienne, son casting international et ses personnages grossièrement caricaturés. Le reste peut à peu près s'oublier, y compris un Le conformiste trop léché.

 Mais, je l'ai dit, son nom restera lié à jamais à un film, Le dernier tango à Paris, dont le retentissement fut mondial. "Coupe-toi les ongles et passe-moi le beurre" devint une scie à l'époque, et pourtant ce n'était pas la première sodomisation au cinéma, hors porno. Le syntagme "dernier tango à" fut accommodé à toutes les sauces : dernier tango à Gascougnolles ou à Plougastel...J'ai même vu en 1974 en Indonésie, sur des affiches publicitaires pour "Tempo" (le "Time" indonésien), "dernier tango à Jakarta" (genre de titre qu'on imagine mal maintenant dans un pays que l'islamisme ronge...). On y découvrit à côté d'un Brando qui n'était pas encore monstrueux la très jeune et lumineuse Maria Schneider. Si les quelques scènes de sexe sont inoubliables parce que la comédienne était très belle, on ne saurait réduire ce film élégant et funèbre, qui est hanté par la mort et l'impossibilité de l'amour, à celles-ci. On sait maintenant que le caractère tragique de la fiction a débordé sur le réel :  pour la scène de sodomisation Maria Schneider, non prévenue par le réalisateur, a été pour ainsi dire violée psychologiquement alors qu'elle la refusait. Elle en fut marquée d'autant plus fortement que la plupart des gens n'avaient gardé d'elle que cette image humiliante. On connaît la suite : dépressions, drogues, carrière cinématographique ratée (même si elle a tourné pour Antonioni, par exemple) et enfin une mort prématurée d'un cancer, ce dont est mort aussi Bertolucci, comme s'il y avait une justice immanente...Puisse Dieu, s'il y en a un, lui pardonner.