Ah, le beau livre qui réjouira tous les amoureux de l'Espagne, et nous sommes nombreux ! L'histoire (qui est, d'ailleurs, plutôt une suite de tableaux) se passe à Madrid aux alentours de 1900 dans une Espagne qui vient de perdre presque toutes ses colonies mais n'a pas abandonné sa fierté ni sa recherche fiévreuse de l'amour et du plaisir. Autour de la "petite marquise", orpheline aussi belle que riche et sensuelle, gravitent une multitude de personnages de toutes sortes : toreros, chulos, filles et leurs entremetteuses, curés, nobles décavés, politiciens, bohèmes...Tous ces gens se mêlent et se retrouvent dans les tavernes, les salons ou les parcs car, comme le dit le sage Don Joaquin," la beauté n'a pas de classe sociale". Au centre de ce tourbillon, les toreros, véritables idoles dont tous, femmes ou hommes, s'amourachent : le beau Rafaelito est le novio de la marquise, éveille les désirs brutaux d'un de ses camarades, a pour maîtresse une coiffeuse et fascine un prêtre mondain qui lui offre un splendide "habit de lumière" en soie. Le clergé est plaisamment servi dans ce livre : Panyagua le jésuite intrigant et parfumé, le clerigo qui dispense aux filles une morale très élastique en leur pelotant les seins et le chapelain de la marquesita, pauvre jeune homme copieusement humilié et fessé, amoureux à en mourir de sa jeune maîtresse qui le reçoit nue dans son bain tous les matins pour qu'il dise ses prières. Tout le livre baigne dans un érotisme porté à son incandescence. Voyez la jeune marquise devant son miroir caressant ses seins qui durcissent et son ventre qui palpite, se baignant dans un bassin de marbre où on a répandu des fleurs qui font ressortir la blancheur de sa croupe ou frémissant de tout son corps sous les baisers de son amie. Et les putains qui "lorsque leur ventre est chaud se frottent entre elles" (cela s'appelle, l'expression existe-t-elle encore ? "faire la tortilla...) et les danseuses qui s'arc-boutent en dansant la sevillana. Ce qui n'empêche pas le sentiment, la jalousie et la vengeance : beaucoup de duels à la navaja et même un assassinat par taureau interposé...Du reste la corrida décrite dans le livre l'est de façon magistrale avec les attitudes de défi, les réactions outrées du public qui passe de "maricon" à "olé" en une seconde et le désespoir de celui qui a tué celui qu'il aime mais qui l'a trompé. Il y a aussi une noce sanglante, une pointe de nécrophilie et les funérailles épiques du beau Rafaelito avec charges de cavalerie et cercueil tanguant au-dessus d'une foule immense et hystérique. L'auteur laisse percer un amour profond et nostalgique de Madrid :" C'était l'heure où les jalousies tombent en grinçant sur les balcons et emplissent d'ombre fraîche les grandes salles. A travers les feuilles alourdies du parc arrive faiblement la lointaine sonorité des guitares". Et on peut penser que Don Joaquin, le ministre sceptique, paresseux et amoureux de la vie et des femmes, exprime son opinion sur l' Espagne : "Parce qu'un peuple n'a pas de commerce, pas de richesse, pas d'administration, sera-t-il inférieur ? C'est une idée de manant [...] Nous sommes en Europe le peuple de la passion [...] tout notre commerce consiste à offrir aux peuples étonnés des oranges, des roses, des olives et des vins". L'auteur, justement. Né en 1873 dans une bonne famille, à 20 ans il monte à Paris où il fait la noce au grand dam de son père. Celui-ci, qui avait vécu 30 ans en Espagne, fait entrer son fils au Crédit lyonnais de Madrid pour le brider. De fait le jeune homme y fréquenta surtout tavernes et salons. Il revient à Paris en 1900, se met à écrire La marquesita, fruit de ses observations et porte le livre à la Revue blanche. Il obtint un assez beau succès dans les milieux littéraires, mais la mort (il était de santé fragile) interrompit brutalement sa carrière. Roman unique donc, mais quel roman ! Il l'a dédié à Hugues Rebell et les familiers de cet autre écrivain "mineur" sauvé par Hubert Juin dans les années 70, y verront bien des points communs. Puisse cela vous encourager à le lire !