J'étais en train d'écouter à bas bruit France-musique quand j'ai entendu un cri lamentable d'animal en souffrance à la lisière de la forêt que longe notre rue. Comme le cri se répétait , je suis sorti et j'ai vu à 150 mètres une laie et une demi-douzaine de marcassins qui ont fui à mon approche, découvrant un jeune chevreuil couché sur le flanc et qui semblait bien mal en point avec une patte arrière probablement cassée et une plaie ouverte au bas-ventre. Je n'eus même pas le temps d'envisager ce qu'il fallait faire qu'une voiture s'est arrêtée d'où sont descendues 4 dames dans la fleur du retour d'âge. Voyant l'état de la bête, elles m'ont d'abord demandé si j'avais un fusil ou un couteau pour l'achever. Je me suis récrié, disant que j'en étais incapable. Elles en étaient à envisager de l'étrangler avec une écharpe quand, heureusement, l'une d'elles à proposé de téléphoner à la gendarmerie. Les pandores lui ont répondu qu'ils avaient autre chose à faire (il y avait un match à la télé) et ont même refusé d'avertir les gardes forestiers. Dieu merci, notre sauveur est arrivé, un jeune motocycliste du coin qui, par chance, avait le téléphone d'un refuge pour animaux au nord de l'île où on était prêt à nous accueillir malgré l'heure tardive. Entre temps le chevreuil qui ne criait plus avait essayé de se lever, nous donnant quelque espoir, mais sa patte ne le portait plus. Nous voilà donc partis, le jeune homme et moi, avec la bête blessée dans le coffre de la voiture. Trouver le refuge en pleine nuit n'a pas été facile: il a fallu prendre d'abord des routes très secondaires, puis ce qu'on appelle ici un "chemin blanc" tout creusé d'ornières. Enfin nous avons découvert quelques bâtiments bas dans un grand terrain planté de quelques arbustes où déambulaient quelques chiens nullement agressifs, la plupart étant vieux ou blessés. Un couple dans la quarantaine s'occupe du refuge : lui avec une barbe poivre et sel et un pantalon de velours, très baba cool, elle, qui nous apprendra plus tard qu'elle a été bikeuse, ressemble aussi à une marginale, mais au bon sens du terme, pas une de ces épaves alcooliques ou droguées qu'on voit mendier dans les villes. C'est elle qui donnera quelques soins au chevreuil qu'elle a installé dans une salle de bains où se trouve aussi un bureau recouvert de documents dont émerge une affiche de manif contre la fourrure. Elle lui fait une injection anti-douleur, nettoie la plaie,en demandant par téléphone des conseils à un vieux vétérinaire de l'île bien connu pour son amour des animaux et son dévouement à leur cause. Pendant qu'elle officie je regarde la pièce voisine, un living room où, au milieu des meubles, des cartons, des livres, des jouets d'enfants, glissent des chats qui de temps en temps pointent leur museau pour voir ce que nous faisons. Les soins donnés, nous sortons dans la cour. La femme et mon compagnon discutent d'abord motos, puis nous finissons par poser des questions plus indiscrètes : qui finance le refuge ? Comment vivent-ils ?...Le refuge a été créé par une association dont elle est présidente et qui bénéficie de quelques subventions et de dons pour construire des bâtiments, payer la nourriture et les médicaments, mais ne peut pas encore dégager un salaire pour le couple qui vit du RSA. Ils accueillent une quarantaine de chiens, autant de chats, des oiseaux, des chèvres, des poules (eh oui, les usines à ponte se débarrassent de celles qui ne produisent plus : férocité du capitalisme...). Tout ça cohabite harmonieusement. La plupart ont été maltraités. Un exemple : ce chien qui a passé des années attaché à un radiateur et à peine nourri et qui, recueilli, est mort littéralement de bonheur après avoir pu s'ébattre quelques mois sur un vaste terrain. Je trouve admirable ce couple qui consacre sa vie à soulager la souffrance de ces êtres si faibles que sont les animaux, et qu'on ne vienne pas me reprocher une pitié mal placée : elle va à ceux qui en ont le plus besoin. Qu'on ne piétine pas non plus les marginaux qui ne sont pas tous des "punks à chiens" ou des feignants qui profitent des gras subsides de l'etat. Il y a tout un monde qu'on ignore bien souvent où règnent la fraternité et la charité, la common decency en quelque sorte. Mais je m'emporte, je m'emporte, revenons sur terre. Mon récit n'est pas un conte de fées : 2 heures après notre départ, le petit chevreuil, trop atteint, est mort. N'importe, je suis heureux et presque fier, d'avoir pu lui donner une mort plus sereine à l'abri de ce refuge.