Qui voudra connaître la France profonde au temps du bon roi Pompidou devra revoir les films de Chabrol, notamment Le boucher (1970) et Les noces rouges (1973). Aucun cinéaste n'a mieux évoqué cette campagne et ces petites villes qui allaient devenir "périphériques" mais où on connaissait alors le calme bonheur de la province (on n'utilisait pas alors l'affreuse expression "en région") bouleversé parfois par la violence des passions.

Le réalisateur choisit d'abord avec soin son décor : une petite ville pas trop pittoresque, "moyenne" en quelque sorte, qui pourrait rappeler celle du Corbeau. Pour Le boucher, Trémolat en Dordogne, pour Les  noces rouges, Valencay dans l'Indre. Leur caractère régional, à quelques détails près, disparaît dans la même médiocrité : rues étroites, façades grises, volets qui s'écaillent, église très remaniée au XIXème siècle, école modèle IIIème république avec une aile pour les filles et une pour les garçons, monument aux morts surmonté ou non d'un poilu et, sur une placette, le buste d'un ancien maire sur son socle. Toutefois les boutiques sont encore nombreuses à l'époque et elles égaient les rues de leurs vitrines fraîchement repeintes : boulangers, bouchers, magasin "Aux modes de Paris" que les quelques bourgeoises du lieu ne fréquentent pas, elle trouvent à la préfecture les derniers modèles de la capitale. Peu de voitures dans les rues mais le boucan des mobylettes. Un peu à l'écart deux ou trois maisons de notables qu'on reconnaît à la patine des ans, à leurs fenêtres à petits carreaux, au vieil escalier moussu qui mène au hall d'entrée. Le gravier, dans la cour, crisse sous les pneus des DS et on entrevoit un semblant de parc. A l'intérieur, salon à boiseries Louis XV, portraits d'ancêtres vrais ou supposés, bibliothèque dont on ne lit jamais les livres aux reliures antiques, consoles avec vases de fleurs, horloges et la vieille bonne qui est dans la famille depuis des lustres et a vu naître monsieur. Petites villes où les petits notables, qui ne peuvent aller souvent à Paris comme les grands bourgeois, s'ennuient entre le billard et le bridge. Pour accentuer l'effet de réalité Chabrol a employé beaucoup de figurants locaux qui sont là avec leur vêture, leur trogne et leur accent. Il y a même dans Le boucher une noce en séquence d'ouverture qui rappelle, toutes proportions gardées, celle de Voyage au bout de l'enfer : les beuveries ("Il est des nôôtres..."), les discours maladroits, l'orchestre local qui joue valses et javas, et même la jarretière de la mariée, tout le monde y va de cette euphorie un peu forcée qu'on manifeste dans les fêtes. Dans cet univers un peu étroit où tout semble figé, seule la campagne alentour semble offrir une possibilité d'évasion : grottes préhistoriques dans la falaise en Périgord, brume qui monte au-dessus des étangs du Berry et fait naître des légendes, d'ailleurs le héros du Boucher est une sorte d'ogre pathétique. Passion du meurtre ou du sexe : pour Les noces rouges Chabrol s'est inspiré d'un fait-divers régional, l'histoire des"amants diaboliques de Bourganeuf", comme les avait surnommés "Centre presse". La province n'est pas si compassée qu'on croit...

Il n'empêche qu'avec sa médiocrité, ses notables pourris (Pieplu en ineffable député pompidolien dans Les noces rouges), ses monstres qui sommeillent, cette calme province nous paraît belle et heureuse aujourd'hui. Elle n'a pas connu les grand'rues sinistres aux vitrines murées, les lotissements où dépérissent quelques arbres au milieu de pavillons désespérément semblables, les collèges au modernisme outrancier construits à la va-vite, les parkings des centres commerciaux et ces médiathèques pleines d'ordinateurs et de jeux vidéo qui sont l'orgueil des potentats locaux et ont remplacé les bibliothèques municipales qui sentaient la cire et la poussière, où une vieille demoiselle couvrait et étiquetait soigneusement les livres. Ah ! misère...