homme-sandwich

En relisant L'apprenti de Raymond Guérin (Gallimard, "L'imaginaire") je tombe sur une description de la foule parisienne dans les années 20 où apparaissent des hommes-sandwichs. J'avais oublié ces figures pittoresques que, dans les années 50, on voyait encore arpenter les deux rues commerçantes de ma ville natale. Du coup sont remontés à ma mémoire tous les petits métiers disparus des années 50-60. A la veille de ses 70 ans, un homme se penche sur son passé...

  L'homme-sandwich. Affiche devant, affiche derrière, tendues sur une sorte de cadre, il arpente les rues à pas lents : il faut qu'on puisse lire les annonces des magasins ou des marques qu'il vante, un nouvel apéritif, la mode d'été aux "Dames de France". Généralement c'est un assez pauvre diable, assez âgé, mal vêtu et sûrement mal payé. Sa tâche pourrait sembler agréable, après tout il s'agit de se promener, mais ses chaussures bon marché doivent prendre l'eau l'hiver et ses pieds gonfler à la chaleur de l'été. C'est d'ailleurs ce qui arrive au héros de Guérin, commis de restaurant, ou à celui de Mort à crédit cherchant du travail en pleine canicule, d'un commerce l'autre. Comme si la souffrance du petit employé de la boutique ou de la taule était symbolisé par ses pieds, alors que celle de l'ouvrier l'est par ses mains, calleuses et mutilées.

  Le photographe de rue. Il jaillit soudain de la foule devant vous, appareil brandi. Il vous arrête du geste et prend rapidement sa photo. Il est jeune, vif et bon psychologue choisissant avec soin ses victimes : jeunes filles en bande qui font les vitrines, ou même fille seule quand elle est particulièrement jolie et élégante, mère de famille avec ses loupiots (tiens, un mot de cette époque qui a disparu!), couple d'amoureux, ceux-là ne résisteront pas. Puis il vous flanque dans les mains une carte avec l'adresse où réclamer la photo et son prix. Le plus étrange, c'est qu'un grand nombre de gens la lui réclament, même s'ils ont un "kodak". Peut-être parce qu'ils sont sensibles à la différence entre cet instantané plein de vie et les photos "posées" qu'ils prennent.

  Le marchand de tapis. A cette époque sans complexes, on l'appelle le sidi et on n'a pas peur de se moquer de lui en imitant son langage : "mon zami", "ti veux un beau tapis" et, bien sûr, on le tutoie comme dans les colonies. Il va de porte en porte croulant sous le poids de sa marchandise dont les couleurs criardes semblent devoir définitivement éloigner le chaland. De fait il essuie nombre de rebuffades, on lui claque la porte au nez quand on ne l'injurie pas. Pourtant il faut croire que des gens modestes achètent, parce que c'est moins cher que dans des magasins d'ameublement où ils n'osent même pas entrer, d'autant qu'ils peuvent se livrer au jeu du marchandage qui n'a pas tout à fait disparu à l'époque et doublent ainsi leur bonheur d'acheter.

  La stoppeuse. Dès que j'ai su lire, ce mot que je voyais sur un pancarte devant certaines maisons d'habitation m'intriguait, d'autant qu'aucune activité artisanale ou commerciale ne s'y manifestait. J'interrogeai ma mère qui me répondit qu'il s'agissait de sortes de couturières qui remaillaient les bas filés. La définition du dictionnaire est plus large : "stopper", c'est raccommoder toute déchirure. En fait je crois qu'à cette époque, en province, la plupart des femmes faisaient elles-mêmes leur raccommodage ou le faisaient faire par leur bonne. Avec les bas le travail était trop difficile et donc réservé à des spécialistes. J'ai un bizarre "faux souvenir" les concernant : il me semble les avoir assimilées à des femmes marginales et légères, à cause des bas, de leur travail presque clandestin ? Comment aurais-je pu faire ça vers 7-8ans, ou avoir été sensible à l'érotisme du bas de nylon ? Invraisemblable, peut-être avais-je seulement surpris une réflexion d'adulte à propos des moeurs légères de la stoppeuse dont j'avais désigné la maison.

  La modiste. S'il n'y a plus actuellement que dans les grandes villes des boutiques où l'on vend exclusivement des chapeaux, il y en avait à l'époque dans la moindre petite ville. Il faut dire qu'une femme "en cheveux" pouvait être regardée de travers et que les occasions de porter un chapeau étaient plus nombreuses. J'entends encore le papier de soie dont on les enveloppait et vois les cartons marqués de la raison sociale. En fabriquaient-elles ? J'en doute un peu mais je suppose qu'elles les réparaient dans une société encore économe.

  La couturière. Elles n'avaient pas encore été vaincues dans leur lutte contre le prêt-à-porter (alors que les tailleurs pour hommes avaient pour ainsi dire disparu). Certaines avaient pignon sur rue et habillaient les femmes de notables de l'endroit, ce qui leur donnait assez de travail pour avoir un atelier à leur domicile avec quelques ouvrières qu'elles avaient formées juste après leur certificat d'études. Une de mes cousines travailla auprès d'une de ces patronnes pendant des années et ma tante m'y emmenait parfois à l'occasion d'essayages.

  L'ouvreuse de cinéma. C'était au temps des cinémas à salle unique qui ne s'appelaient pas UGC ou Gaumont mais, Rex, Eden, Familia ou Olympia. On était accueilli par un ou une caissière, un contrôleur et des ouvreuses (on savait créer de l'emploi à l'époque...). L'ouvreuse vous accompagnait jusqu'à votre place puisque chacune était marquée et qu'il ne fallait pas confondre parterre et orchestre, mais je pense que c'était d'abord un geste de courtoisie. Quand la séance était commencée, elle vous éclairait de sa lampe électrique. Il me semble que toutes avaient un certain âge et portaient un uniforme : corsage blanc, robe noire, ce qui faisait penser à des veuves à qui on aurait donné un petit boulot au lieu du bureau de tabac traditionnel. De fait, comme le nombre de séances hebdomadaires était peu élevé dans les cinémas des petites villes, ce devait être un travail d'appoint pour des femmes ayant peu de ressources. Leur revenu venait des pourboires et de la vente de confiseries à l'entr'acte : "Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats", à quoi les garçons mal élevés ajoutaient "Sucez les mamelles à Lollobrigida".

  Il faudrait ajoute les métiers qu'on ne voyait que dans les bourgs, rémouleur qui faisait chaque année sa tournée, venat de son Auvergne natale, bouilleur de cru, et le plus marginal, le marchand de peaux de lapin que sa marchandise attendait, bourrée de paille, dans les remise...Mais, trêve de nostalgie, ce sera pour mon prochain anniversaire.

                                                                                                                                                                                                     

   

 

 

 

 

 

 

 

                  

  bouilleur de cru, rémouleur qui faisait sa tournée, venant de son Auvergne natale, et le plus marginal, le

marchand de peaux de lapin dont la marchandise attendait bourrée de paille dans les remises...Mais trêve de nostalgie, je me garde ça pour mon prochain anniversaire.