J'assistais hier à un spectacle de cabaret où l'un des artistes a interprété un extrait du "Condamné à mort" de Genet en précisant que la musique était d'Hélène Martin. Hélène Martin ! Je crois bien que je l'avais oubliée, et pourtant un de mes camarades d'études me passait souvent (vivant chez ses parents, il bénéficiait de son électrophone) le disque où elle chantait intégralement le poème en question. Est-ce la longueur de l'oeuvre ou d'avoir fixé mon attention ailleurs, je crois que je n'avais même pas compris que c'était un chant d'amour et je me demande si je n'y voyais pas seulement une chanson contre la peine de mort...On est bête à cet âge, et naïf aussi, car c'était probablement une approche. Mais après le spectacle hier, toutes sont revenues : Cora Vaucaire, Monique Morelli, Catherine Sauvage, Francesca Soleville, Pia Colombo...Je ne mets dans cette catégorie, "chanteuses rive gauche ou de cabaret", que les interprètes qui sont purement et exclusivement "chanteuses". Ainsi point d'Anne Sylvestre, de Barbara ou de Colette Magny (vous vous rappelez la Magny avec son coffre de chanteuse de blues et "Melocoton" ?), je n'inclus pas non plus Gréco dont le succès et la carrière internationale ont fait une sorte de Mireille Mathieu de la chanson "poétique". La vraie chanteuse "rive gauche" a connu la vache enragée et couru le cachet d'un cabaret à l'autre, elle a vécu dans des hôtels modestes ou des chambres de bonnes avant d'atteindre une petite notoriété qui lui a permis de vivre un peu plus au large (mais souvent elle finit sa vie dans un asile pour vieux comédiens, oubliée de tous). Si elle a fait des tournées, celles-ci étaient modestes : MJC de province, récital au théâtre d'Ussel ou de Saint-Jean d'Angély, première partie de vedettes de la "bonne chanson". Rarement une incursion hors de la métropole dans le centre culturel d'une de nos anciennes colonies, de temps en temps la fête de l'Huma d'une fédération départementale ou de "Radio libertaire". Toutes se ressemblent un peu, même physiquement : le même air énergique, plus de chien que de beauté, une voix assez grave, voire légèrement rogommeuse et voilée par le tabac, une tenue sans apprêts. Beaucoup de leurs chansons leur ont été données par ces compositeurs souvent très talentueux qui ont servi des vedettes comme Piaf et dont le nom a été injustement oublié, mais aussi par des chanteurs à textes comme Ferré ou Ferrat (pour des raisons que j'ignore il semble que Brassens et Brel aient été moins généreux).Elles ont aussi beaucoup chanté les poètes, Villon dont la réputation de mauvais garçon devait les fasciner, Baudelaire, Rimbaud et surtout Aragon qui fut en quelque sorte le Hugo du XXème siècle : il avait autant de facilité (je veux dire génie) pour pondre des centaines de vers dans une langue savante et en même temps accessible. Mais je crois que le poète qui symbolise le mieux leur univers est Mac Orlan que presque toutes ont chanté. La pluie qui tombe sur le pavé des quais, le clairon qui sonne dans la cour des casernes, les barmaids qui rêvent du Havre dans la chaleur poisseuse de Tampico, les soldats de la coloniale qui s'encongayent, les filles perdues et les marlous, l'opium et le tafia, elles disaient tout ça avec leur voix un peu rauque et leur air de femme à qui on ne la fait pas. Puis elles ont disparu une à une, certaines sont mortes; il y a encore quelques années, on voyait réapparaître l'une ou l'autre pour une semaine dans une petite salle parisienne, mais ce qui les a tuées c'est le grand silence des radios où fleurissent l'infect rap et la variétoche anglo-saxonne. Disparaissent aussi les vieux croûtons qui les appréciaient et cherchaient leurs CD au fond des bacs. Il paraît pourtant qu'il y a une relève, j'entends parler, par exemple, d'une certaine Juliette en termes élogieux. Hélas, plus on vieillit, plus on a l'esprit routinier et plus on reste accroché à sa jeunesse, refusant de voir les talents naissants qui vous entourent...