Bon, je ne suis pas le premier à l'avoir faite, mais avouez que c'est une sacrée coïncidence que calanchent pour ainsi dire ensemble l'idole des vieux et celle des jeunes. Enfin, des jeunes, n'exagérons pas, les fans de Johnny sont sexagénaires; quant à d'Ormesson, on nous a fait avec lui le coup de "l'éternel jeune homme" et on peut imaginer que ses yeux bleus et ses rides avunculaires aient pu faire rêver de sages jeunes filles. L'enfant bâtard et celui qui est né avec une cuillère d'argent dans la bouche réunis par le Destin : un vrai conte de fées qui fait rêver dans les chaumières.

  A tout seigneur tout honneur - c'est le cas de le dire - évoquons d'abord Jean d'Ormesson. Sa popularité témoigne d'abord de la fascination des Français pour la noblesse, fascination mêlée d'envie comme on a pu le constater pour Villiers renvoyé sans cesse à son titre ("le vicomte") ou dans le mauvais usage qu'ils font de la particule employée à tort et à travers. Il fallait entendre les journalistes se délecter de son nom à nombreuses rallonges, au point que certains, ignorants comme des carpes, semblaient prendre le "de Paule" d'un de ses saints patrons comme un autre nom de famille du comte (il paraît qu'il l'était). De plus il avait vécu sa jeunesse dans un château ! Là, c'est trop, le Français moyen défaille, lui qui en est plus friand que d'églises quand il fait du tourisme. Pour brocher sur le tout, il a perdu ce château qui a été détruit et le malheur est entré dans le conte de fée, on passe de "Point de vue" à "Ici Paris" et à l'admiration se mêle une pitié fraternelle pour le malheureux aristo. Peu importe que la famille d'Ormesson soit de robe, ce qui est tout de même moins prestigieux que la noblesse d'épée, qu'un des ancêtres de Jean ait été un conventionnel régicide, qu'il ait vécu à Neuilly au milieu de bourges friqués, son prestige demeure. Le plus important n'est pourtant pas là. Tout le monde rend hommage à la culture de l'écrivain. Elle était indéniable, par ses titres d'abord puisqu'il était normalien et agrégé de philosophie, mais surtout par ses lectures de solides oeuvres classiques dont il savait parler (l'art de la conversation est une tradition de classe). Il était - si je puis me permettre la comparaison avec son idole Chateaubriand - un "enchanteur" au petit pied dans les étranges lucarnes où son expression élégante faisait tache dans la vulgarité ambiante. Au fur et à mesure que cette culture s'effaçait dans les générations montantes, sa popularité croissait, peut-être parce que les gens sentaient qu'il détenait un patrimoine qu'aucun Stéphane Bern ne sauverait. C'est cela, je pense, qui le rendait populaire aussi auprès des gens de gauche qui sont particulièrement sectaires, mais eux aussi, comme les antisémites ont chacun leur bon juif, ont leur bon réac à qui ils ont pardonné ses diatribes contre les "socialo-communistes" parce qu'il les impressionnait. Et l'oeuvre? Je ne suis pas sûr qu'il en restera grand chose (peut-être La gloire de l'Empire avec son côté gracquien ?). Le temps est impitoyable.

 Que dire à propos de Johnny ? Quand j'étais adolescent je ne jurais que par Brel, Brassens et Ferré et je vouais aux gémonies tout ce qui était yé-yé, mettant dans le même sac Hallyday, Eddy Mitchell, Sylvie Vartan, Sheila et toute la smalah. On n'entendait qu'eux à la radio et on ne voyait qu'eux chez les disquaires ou dans les kiosques où s'affichaient les premières revues de la presse ado auxquelles je préférais "Hara Kiri". Puis le temps a passé, les styles musicaux de l'idole ont varié et elle était toujours là, prenant une autre dimension. Celle d'un mythe, il faut bien le dire ; ce Belge, c'était la France. Son éclectisme musical (pour rester poli), la succession des générations, l'empreinte que laissaient forcément ses chansons passées en boucle et servies par une voix puissante, réunissaient tous les âges mais aussi tous les milieux : prolos des villes, paysans, petits bourgeois, jusqu'à Raffarin, c'est dire...(n'y ont échappé, probablement, que les jeunes de banlieue). Son personnage a évolué aussi : du jeune un peu loubard mais qui se marie à l'église et fait son service militaire (modèle Presley) au quadra péroxydé, cocaïné et profitant des groupies de la période hédoniste des années 70-80, jusqu'au vieux sage qui en a vu d'autres. Johnny a été un véritable héros populaire, comme Poulidor, Zidane ou Brigitte Bardot à une époque, comme Elvis Presley et Sinatra ont pu l'être en Amérique. De là à lui offrir des obsèques nationales que certains demandent, faut quand-même pas pousser...Il a incarné la France (guère au-delà de nos frontières d'ailleurs) mais ce n'était quand-même pas De Gaulle. La gloire des chanteurs est éphémère mais il lui restera d'avoir été un moment de notre histoire.