La bataille avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Alors que la forteresse de Gehry était assaillie par un commando de femmes énervées qui voulaient interdire de parole le cinéaste Polanski et faire annuler l'hommage qui lui était rendu, pendant que les forces de l'ordre contenaient ces militantes ivres de vengeance, la direction de la Cinémathèque publiait un communiqué qui retentit comme un coup de trompette et le cinéaste put s'exprimer devant une salle pleine, toute à sa dévotion : "Fidèle à ses valeurs et à sa tradition d'indépendance, la Cinémathèque n'entend se substituer à aucune justice. Nous ne décernons ni récompenses ni certificats de bonne conduite, notre ambition est tout autre : montrer la totalité des oeuvres des cinéastes et les replacer dans le flux d'une histoire permanente du cinéma". Tout était dit: la séparation entre la personne et l'artiste, entre la vie et l'oeuvre, la liberté de l'institution face à l'Etat et aux lobbies, le refus du moralisme qui affadit l'art, la volonté de tout montrer dussent certains films scandaliser (On a pu voir par exemple des films de la cinéaste nazi Leni Riefenstahl ou le célèbre Intolérance de Griffith, un des premiers chefs-d'oeuvres du cinéma qui fait grincer maintenant bien des dents). Dans ce communiqué étaient implicitement condamnés ceux, ou plutôt celles, qui veulent brûler les films comme Hitler brûlait les livres ou qui en appellent à la censure d'état pour imposer leurs idées. Pour une fois on repoussait les forces obscures du Politiquement correct et de la morale sexuelle de papa et la Censure, qui sévit encore à l'occasion en littérature, pouvait rengainer ses ciseaux.

  Las ! L'espoir fut de courte durée. Une semaine après la Cinémathèque abandonne toutes ses positions et son directeur reconnaît piteusement que l'ennemi a gagné : faute d'avoir eu la peau de Polanski nos Euménides ont eu celle de Jean-Claude Brisseau, cinéaste obscur mais dont elles pourront au moins porter la tête au bout d'une pique, sans préjuger d'autres exécutions à venir.

  Avant d'aller plus loin je tiens à préciser ma position de peur qu'on ne me soupçonne d'avoir, autrefois, échangé faveurs sexuelles contre bonnes notes avec mes élèves dont je violais un(e) ou deux à l'occasion. Polanski est assurément condamnable à mes yeux, la donzelle était bien jeune (à peu près l'âge de la Lolita de Nabokov : on ne peut dire que la liberté sexuelle ait fait de gros progrès depuis les années 50...), mais il a quelques circonstances atténuantes. Comment des parents, dans la Californie des années 70 où tout le monde s'éclatait d'une façon ou d'une autre, ont-ils pu laisser leur tendron fréquenter un milieu où les moeurs étaient particulièrement libres. Pour brocher sur le tout cette jeune gourgandine (était-ce pour protéger cette précieuse virginité pour laquelle on embête tant les filles dans beaucoup de peuples ?) s'est livrée (contre son gré, je veux bien l'admettre) à une pratique qui fait s'étrangler les honnêtes pères de  famille et leurs dignes épouses. La suite se perd dans les méandres de la justice américaine entre deal et condamnation. L'affaire Brisseau est plus simple : il a été condamné deux fois, une pour harcèlement, l'autre pour agression sexuelle, sur la personne d'actrices. "Petit joueur", dirait Weinstein. En tout cas, il a payé, comme on dit dans le milieu, et mérite qu'on lui foute la paix. Ajoutons que les victimes étaient majeures, ce qui en fait tout juste un cochon, pas un "monstre".

  Mais revenons à nos brebis enragées. Pourquoi la Cinémathèque a-t-elle fait volte-face quand elle venait de l'emporter, réaffirmant des principes qu'on croyait à juste titre sacrés ? On peut se demander qui a pu faire pression sur sa direction. On soupçonne, évidemment, l'autorité de tutelle, mais Françoise Nyssen, ex-éditrice, a-t-elle pu défendre la censure ? (quoique la profession ne soit pas complètement innocente...). Faut-il aller plus haut, au sommet même, avec un président qui se targue de son féminisme et a imposé l'expression "celles et ceux" ? On n'ose y penser. Ce serait plutôt que cette direction, effrayée soudain de son audace d'avoir heurté un puissant lobby à qui l'affaire Weinstein avait donné des ailes et qui, au-delà d'un combat légitime contre les violences exercées sur les femmes, voulait étendre leur pouvoir dans un lieu où elles sont très minoritaires : le cinéma. Ils se voyaient déjà cloués au pilori, voire poursuivis, pour discrimination fondée sur le sexe et obligés de programmer à part égale réalisateurs et réalisatrices, d'où leur piteuse retraite. Comme tous les faibles ils ont écrasé plus faible qu'eux pour oublier leur lâcheté. Après avoir défendu Polanski, cinéaste couvert de succès et d'honneurs, ils ont condamné un pelé, un galeux, Brisseau, autodidacte passionné de cinéma qui eut son heure de gloire avec le film Noce blanche (dont je ne fais pas grand cas mais dont une scène m'a marqué) et qui, pour son malheur, est fasciné par le plaisir féminin (pas touche à ça, chauviniste mâle !). Tristes sires, vraiment. Un de mes amis surnommait la Cinémathèque la Cinéma-mecs car les spectateurs y sont très majoritaires. Si les mecs en question avaient des c..... ils devraient boycotter les séances jusqu'à la démission de ce comité de foies blancs qui vient de se déshonorer, mais il y a une rétrospective Clouzot et les rituelles séances de cinéma bis, alors...