Après la rentrée de septembre qui voit voit des centaines de romans, dont une bonne moitié est condamnée au pilon, s'abattre sur les librairies comme la vérole sur le bas clergé breton, l'évènement  le plus pénible de l'année littéraire est celui des prix en novembre. On les critique, voire on les condamne, on s'en daube, mais ils tiennent bon dans leur rôle de pourvoyeurs en livres-cadeaux. Comme bien vous pensez, je ne me précipite pas dessus sauf cas exceptionnels comme Houellebecq ou Jonathan Littell il y a quelques années, mais cela ne m'ôte aucune légitimité pour en parler...Cette année, donc, les deux plus prestigieux ont déjà été attribués, le Goncourt à Eric Vuillard pour L'ordre du jour, le Renaudot à Olivier Guez pour La disparition de Joseph Mengele, soit deux romans inspirés par le nazisme puisque celui de Vuillard évoque l'Anschluss. Etrange coïncidence, mais avoir choisi le genre roman historique peut s'expliquer par la peur de tomber dans ce travers si souvent reproché aux romanciers ou romancières français : l'ego-roman, et puis l'Allemagne nous fascine tant... Toutefois il faut bien admettre que tout le monde n'est pas Marguerite Yourcenar...Vuillard, je connais son nom (encore que je l'aie longtemps confondu avec Chevillard avec qui il n'a pas grand chose à voir) mais n'ai jamais lu une ligne de lui. N'allez pas croire que je n'aime pas les romans, je ne lis quasiment rien d'autre, mais je ne crois qu'au jugement de la postérité et non à celui des critiques littéraires vendus ou bâcleurs. L'Anschluss...on pourrait imaginer une immense fresque sur l'Autriche à la veille de la catastrophe : les complices, les résistants, les exilés, les familles déchirés, les complots, les marchandages...que sais-je encore ? il faudrait pour remuer tout ça un grand romancier russe et 160 pages, ça paraît un peu mince. J'entends bien que l'auteur ait voulu faire tout autre chose, mais que voulez-vous, j'aime les gros romans et voudrais qu'on ne récompensât que ceux de plus de 400 pages. Et puis c'est publié chez Actes Sud et, révérence gardée à notre ministre de la culture, on y publie beaucoup d'auteurs mineurs. Olivier Guez, je ne connaissais même pas son nom (mais, je le répète, la littérature contemporaine n'est pas ma tasse de thé). 240 pages, il a fait un plus gros effort que son compère, mais évoquer un monstre nazi, fût-il réel, après Les Bienveillantes, il faut oser...La pub nous promet "une plongée au coeur des ténèbres", "une odyssée dantesque". L'histoire de ce petit docteur sadique qui a pu se planquer avec la complicité des dictateurs sud-américains, franchement...Ces deux livres rejoindront-ils la troupe nombreuse de leurs ternes prédécesseurs qui ont fait trois petits tours puis ont disparu dans le brouillard de l'oubli ? Peut-être pas, car j'admets que ma méfiance peut me faire rater de temps à autre un chef d'oeuvre : je n'ai découvert le très beau Waltenberg de Hédi Kaddour que des années après qu'il eut été récompensé, mais l'essentiel était de le découvrir. 

Vaut-il la peine de supprimer ces prix? Même pas. Les prétendus magouilles sont des péchés véniels qui consistent par exemple pour un membre de jury à voter pour son éditeur (soit dit en passant, je ne crois pas une seconde que les jurés du Goncourt aient pu vouloir faire leur cour à la ministre de la culture, ni celle-ci faire pression sur eux) . La goinfrerie de Galligrasseuil? qui sait encore qui était ce monstre ? Du reste beaucoup de lauréats sont édités par des "petites" maisons (ou les grosses ont des intérêts) parfois même pas parisiennes...Les chefs d'oeuvres que n'ont pas vus les jurys ? On ne va pas revenir sans cesse sur l'affaire de Voyage au bout de la nuit, c'était en 1932...La non-reconnaissance des minorités? C'est fini, les vieux Blancs qui s'attablent à Drouant ou ailleurs se font un devoir de couronner des femmes, des auteurs issus de la diversité ou appartenenant à des minorités sexuelles...Ils ont même réussi un beau doublé l'an dernier en récompensant deux femmes d'origine arabe; plus politiquement correct, tu meurs. C'est une affaire commerciale dont on peut déplorer le tintamarre publicitaire mais il suffit aux amateurs de littérature d'éviter le rayon "nouveautés" de l'automne à Noël et d'en profiter pour revenir aux classiques et même aux auteurs "maudits" des siècles passés. Sur ce je vais me replonger dans Don Quichotte dont l'odyssée picaresque en vaut bien une dantesque...