Ma première réaction au scandale Weinstein a été celle d'un cinéphile : comment ! on était en train de s'attaquer à un des topoï les mieux établis du cinéma hollywoodien, la petite starlette ambitieuse nourrie de maïs et d'école du dimanche au fin fond du Nebraska ou la southern Belle languide, qui sacrifient leur vertu pour un soir afin d'obtenir d'un producteur gros, libidineux et fumant le cigare, le rôle qui les fera accéder au firmament. Ce personnage était sympathique, tantôt résistant à la tentation mais voyant avec dépit les copines lui passer devant, tantôt y allant franco dans un mélange de dégoût et de cynisme. La chose semblait faire partie du jeu et on la traitait en général avec légèreté. Heureusement l'indignation générale et la véhémence des condamnations m'ont fait rentrer en moi-même et me soumettre à la Loi morale qui règne dans mon coeur comme dans celui de tous les humains. Ce porc (le terme revient souvent sous la plume de l'internaute indigné) abusait de sa richesse et de son pouvoir pour suborner de pures et fraîches jeunes filles (oh! si fraîches, et devant frotter leur peau de lait à la couenne du monstre). Certaines, bien que dégoûtées, y revinrent à l'occasion, d'autres furent violées, et la chose dura pendant des années au point qu'on a parfois l'impression que tout Hollywood est passé dans le lit du monstre (on supposera vertueux tous les autres producteurs). Comment ne pas se joindre, alors, à la réprobation générale : viols, abus de faiblesse, chantage, obtention de faveurs sexuelles par la force, son compte est bon : on va le livrer aux psys et lui faire cracher sa monnaie dans une série de procès affriolants qui pourraient d'ailleurs être exploités dans des films.

  J'en serais resté là si un démon ne m'avait soufflé à l'oreille que ce n'était peut-être pas si simple. Comme cela durait depuis des années tout Hollywood le savait et il paraît même que dans ce monde dépravé, on en souriait au lieu de jeter l'anathème. Ne peut-on même imaginer que certaines des victimes s'en soient vantées et même ait donné le tuyau à leurs bonnes copines (attention ! Je ne compte pas les violées parmi elles). D'autre part c'étaient de grandes filles qui savaient ce qu'elles faisaient, le moyen de parvenir n'était sûrement pas moral mais c'est une affaire entre leur conscience et elles. Parvenir ? ce n'est même pas la raison pour certaines qui avaient déjà réussi leur carrière grâce à leur entregent (Bon, je pense à l'une de ces "victimes" que je ne nommerai pas). Cette indignation vertueuse est, comme souvent, bien hypocrite et cette hypocrisie ne concerne pas que le monde du cinéma. Les frères Weinstein étaient des donateurs très généreux pour la parti démocrate et leurs anciens amis, les Clinton, Obama, qu'on voit souvent photographiés avec eux dans des banquets ou des parties, les lâchent sans vergogne, manifestant un dégoût qui leur est venu bien tard. Il faut avouer que ces scrupules féministes chez Bill Clinton font plutôt rigoler...

  Élargissons un peu la perspective. Dans les années 20, sous trois présidents républicains, fut aussi mené un combat contre le Vice dont l'épisode le plus marquant a été la Prohibition décidée sous la pression des églises protestantes et des ligues féminines. A l'époque Hollywood était déjà considérée par les puritains du Middle West (c'est le monde de Babitt) comme la sentine de tous les vices et des acteurs comme Fatty furent dénoncés par une presse qui savait titiller le lecteur pour susciter son indignation. En 1930 Hays écrivit son fameux code pour brider le sexe au cinéma. La Vertu était alors farouchement défendue par l'Amérique conservatrice, même si ce fut un peu en vain. Or le Bien a changé de camp et la Vertu changé d'âme, maintenant c'est l'Amérique "de gauche" qui mène le bon combat, celui contre le sexisme, pour le féminisme, pour la défense des minorités sexuelles ou raciales, au point de vouloir effacer des pans entiers de son histoire comme le montre le déboulonnage des statues dans le Sud. Mais, en admettant que ses causes soient plus nobles, le fait-elle avec moins de pharisaïsme quand on voit que Weinstein a exercé son droit de cuissage pendant des années au vu et au su de tous nos progressistes d'Hollywood ? Prendre de temps à autre un bouc émissaire pour pouvoir continuer en paix ses petites turpitudes est bien commode. Et surtout, ne convient-il pas de se méfier d'un moralisme qui traîne toujours après lui le fanatisme,l'intolérance et le mensonge ?