Les journalistes, avec leur goût pour la "petite phrase", ne pouvaient pas rater celle-ci, prononcée à Egletons au coeur du coeur de la France périphérique : "Il y en a certains, au lieu de foutre le bordel, ils feraient mieux de regarder s'il n'y a pas des postes là-bas". Et les internautes d'embrayer et de s'indigner avec un bel ensemble et un peu d'hypocrisie. Alimentée par la maladresse de deux de ses conseillers en com' (la com, l'escroquerie du siècle), la chose a pris des proportions insensées. Il semble que ce qui les a choqués, plus que la condamnation des ouvriers feignants et agités, c'est la verdeur de l'expression, pourtant très courante, comme s'ils avaient honte de leur propre trivialité à laquelle les renvoyait la phrase du président. Qu'aurait-il dû dire ? "semer la zizanie", "manifester bruyamment leur ire"? En s'adressant à des "illettrés" ne sachant pas le latin et n'ayant pas lu le dictionnaire jusqu'à la lettre Z ? Ou alors "mettre le souk ou le bazar"? Vous rêvez, c'aurait été stigmatiser une minorité racisée; il aggravait son cas. "Semer la merde ou faire du binz", là on est franchement dans le scatologique et les internautes se seraient étranglés. Pouvait-il tenter, comme le Général, quelque archaïsme du genre "quarteron" ou "chienlit" qui eût piqué la curiosité du bon peuple et l'aurait en même temps tenu à distance, par exemple "chambard" ou "émotion"? Pour un président qui table sur la jeunesse et le renouvellement ça la foutait mal (je m'y mets aussi). Non, il s'est contenté d'une expression argotique très répandue et somme toute assez plate puisque ses connotations sexuelles ont pour ainsi dire disparu. Mais les vrais gens se sont dit :"Comment qu'y nous cause, lui !" et ont pensé que quand on est allé dans les meilleurs écoles (un collège jésuite, ça n'est pas de la petite bière) et même si on a raté la plus prestigieuse, on devrait avoir à coeur de conserver un style soutenu en toute circonstance, comme une sorte de politesse envers ceux auxquels on s'adresse et qu'on semble considérer ainsi capables de comprendre une pensée complexe. L'essentiel n'était pas ce que la phrase pouvait révéler de la pensée politique de Macron mais son style qui désacralisait la parole présidentielle (on a rappelé le très grossier "Casse-toi, pôv'con, de Sarkozy"). Toutefois, n'exagérons pas : il a fait en sorte lors de nombreuses cérémonies de resacraliser une fonction que son prédécesseur avait presque rendu grotesque et son langage habituel n'a pas le débraillé démago de Sarko. Il y a eu là un petit dérapage, dû probablement au harcèlement journalistique, pas de quoi fouetter un chat ni s'indigner vertueusement.