Faisons l'hypothèse que Sibeth Ndiaye a bien envoyé le twit qui a fait scandale, puis étayons cette hypothèse. La dame a déjà déclaré qu'elle mentirait s'il le fallait pour protéger son patron, nous supposerons qu'elle le ferait aussi pour sauver sa peau. D'autre part on imagine mal que le Canard qui est quand-même un journal de gauche s'exposerait à des accusations de racisme en inventant le texte de ce twit ou en ne vérifiant pas ses sources. Sibeth Ndiaye, donc, conseillère en communication de Macron, envoie ce texte à un journaliste qui lui demande de confirmer la mot de Simone Veil : "Yes, la meuf est dead". Des fouineurs s'en emparent et le Canard le publie dans un portrait au vitriol de notre communicante. Grand fracas dans Landerneau-sur-Net pour dénoncer la langue et le ton du message, avec beaucoup d'indignation surjouée de la part des politiques et, inévitablement, comme la coupable est noire, les internautes s'empaillent sur le racisme. "On l'a lynchée parce qu'elle est noire" contre "J'aurais dit la même chose pour un vieux mâle blanc" ou "les Noirs ne sont pas intouchables parce que noirs". Faut-il donc pendre Sibeth ou plaindre une nouvelle victime de la France moisie ?

Répondons d'abord à cette question, la plus facile. Oui, certains se sont réjouis que cette maladresse ait été commise par une Africaine et en profitent, comme leurs adversaires, les antiracistes patentés, sont toujours prêts à dénoncer les "dérapages" du FN ou de la Droite. Mais être noir ou arabe ne lave pas plus blanc et ne donne pas l'absolution, or la faute est manifeste. Faisons aussi un sort à l'accusation d'antisémitisme dont on la soupçonne  parce que cet antisémitisme arabo-musulman existe bien dans ces "quartiers" dont elle parle visiblement la langue (il n'y a plus que quelques naïfs ou démagogues de gauche pour le nier). Or elle est fille de la bonne bourgeoisie intellectuelle du Sénégal née dans une famille qui est plus probablement chrétienne et aucun dérapage antisémite n'apparaît dans ses engagements passés. En fait elle aurait pu écrire le même twit pour la mort de Jeanne Moreau par exemple, et il ne serait guère mieux passé.

S'il a provoqué un tollé, c'est que les gens ont senti qu'il manifestait quelque chose de plus grave que son style négligé. Déjà, une communicante qui écrit littéralement en sabir, ça paraît gros : 5 mots (seuls 2 sont français) qui mélangent trois langues. Il se peut que Sibeth Ndiaye, connaissant bien le journaliste, ait voulu plaisanter, mais la parodie tombe d'autant plus à plat que la "meuf" en question est une des idoles des Français plus enclins à la qualifier de "grande dame". Il y a là une question de niveau de langue (on doit s'adapter à son interlocuteur et à son sujet : on apprend ça au collège). Un zyva pourrait dire que sa meuf est "bonne", mais pour désigner une ancienne ministre qui a porté une des lois les plus libératrices pour les femmes, une ex-déportée, c'est simplement obscène, c'est piétiner la common decency qu'on peut attendre d'une personne proche du pouvoir, c'est manquer de ce respect que réclament justement à cor et à cri les jeunes de la diversité.

Mais là n'est pas le plus grave. il y a dans l'usage de cette langue des "quartiers" qui mélange français, arabe, mandingue, anglais (les premières victimes de l'impérialisme culturel américain sont les jeunes des classes populaires, victimes de la télé) un refus du français, langue du colonisateur, du patron, du flic, du raciste, de leurs ennemis en un mot. Ils ont compris qu'en s'en débarrassant ils pourront dominer un pays qui pour l'heure les rejette  et accomplir le " grand remplacement" dont on se demande parfois s'il est seulement le fantasme d'un vieil écrivain aigri. Déjà presque toute notre jeunesse parle avec l'accent arabe des "quartiers", même au fin fond de la Creuse et ne s'exprime plus que dans ce basic verlan pauvre et brutal. Or, avec son twit, Sibeth Ndiaye prête la main à cette révolution silencieuse. Son message aux jeunes : "C'est notre langue, imposons la". Macron, tout imprégné de culture française, est sûrement conscient de cet enjeu et ne peut l'approuver, mais il a eu besoin de gens comme sa collaboratrice pour rallier la jeunesse et la diversité (de même qu'il est "souple" sur la laïcité). J'imagine qu'il va être assez cynique pour s'en débarrasser maintenant qu'il est élu et je ne donnerais pas cher de la peau de la "meuf".