Les réactions à la démission du général de Villiers, notamment sur les réseaux sociaux, permettent de mesurer l'évolution des mentalités à propos de l'armée en quelques décennies. Si, peu de temps après la fin des guerres coloniales, un chef d'état-major des armées avait démissionné, il aurait provoqué une véritable bronca, et pas seulement à gauche. L'armée n'avait alors plus guère de soutiens que les débris d'une extrême-droite en capilotade et quelques "fana mili". Traumatisés par le putsch, pourtant raté, de 1961 (celui de 58 avait été en quelque sorte légitimé), les "Républicains" eussent crié au pronunciamento et à la menace toujours présente des prétoriens, de vieux sénateurs rad-soc eussent chevroté "cedant arma togae". Certes, quelques-uns de mes amis Facebook se sont interrogés gravement sur l'hypothèse d'un Villiers putschiste pour l'écarter aussitôt. D'autres ont même évoqué le général Boulanger, oubliant un peu vite que celui-ci était considéré comme un militaire de gauche par les Radicaux. Ce personnage falot et psychologiquement fragile fut bien moins dangereux pour le pouvoir civil que les militaires de "l'Affaire". Enfin, on lui aurait cherché des poux sur son origine : "nom qui se dévisse", chouan, capucin botté (révérence gardée au général de Castelnau)... Or il n'en fut rien, au contraire.

Villiers a démissionné à cause d'appréciations injustes et humiliantes de Macron, alors qu'il défendait en commission - comme c'était son rôle - le budget des armées, et son geste a été bien compris. Où est le temps des profs, ces bataillons de la Gauche, s'exclamant à chaque Mirage qui passait : "Encore un collège ou une piscine qui s'envole !". Ces crédits militaires, si souvent dénoncés autrefois comme du gaspillage, nos contemporains n'hésiteraient pas à les doubler, voire les tripler. Il s'indignent que l'armée soit dotée comme les administrations les moins considérées : justice (l'état de nos prisons scandalise l'Europe), affaires étrangères (foin de l'image de la France), culture... Et cela, d'autant que cette armée intervient dans de nombreuses opérations extérieures et patrouille dans nos villes. Qu'on ait humilié son officier le plus prestigieux, voire attenté à son honneur par des insinuations, a profondément choqué. Les réactions ont été si vives qu'on se serait cru parfois dans un film de Schoendorffer, honneur d'un capitaine et tout le tremblement...

D'où vient ce regain de popularité ? Tout le monde semble vouloir "complimenter l'armée française" comme au bon vieux temps. Avant tout, bien sûr, du fait que nous sommes sortis du bourbier des guerres coloniales et d'une série de défaites qui va de 1940 à 1962 (même si on peut admettre que la guerre d'Algérie avait été gagnée militairement). Depuis nos engagements ont eu lieu la plupart du temps sous l'égide de l'ONU et sont donc "moraux". La suppression du service militaire (plus de 20 ans, déjà...) a balayé les mauvais souvenirs des corvées, l'année "perdue" en garnison, les sous-off abrutis par la bière et les maladies tropicales...(au demeurant le niveau du recrutement avait été relevé bien avant cette suppression). Nos concitoyens, conscients du danger que représente le terrorisme islamique, sont rassurés par la présence des soldats dans les rues, même si son efficacité est discutable. Cette réconciliation du citoyen avec son armée se manifeste notamment dans tout un courant souverainiste issu de Chevènement et une certaine Gauche retrouve sa fibre nationaliste des débuts de la IIIème république. Enfin, last but not least, beaucoup comptent sur l'armée pour enseigner aux jeunes des valeurs de courage, de dévouement, d'obéissance, de travail que l'école semble incapable de leur insuffler. Certains vont même jusqu'à souhaiter un rétablissement du service militaire, ce qui est pousser un peu loin le bouchon... Du communiste Chassaigne au Front national la condamnation du président a été unanime (à l'exception de quelques anars purs et durs). Cette rage à vouloir être le seul chef et à concentrer tous les pouvoirs inquiète. A se demander si les Français ne se sont pas fait "baiser" par Macron, comme dirait Villiers. Cet incident, si minime qu'il puisse paraître, les éclairera peut-être.