J'ai vu hier un des films sélectionnés à la Semaine de la Critique à Cannes : Petit paysan de Hubert Charuel. Il ne restera probablement pas dans les annales des rares films français consacrés au monde paysan, non qu'il soit sans qualités, mais il manque fâcheusement de point de vue. Le réalisateur hésite entre le film réaliste, l'étude d'un cas psychologique, celui du héros anxieux et perfectionniste, et un cinéma de dénonciation, mais rien n'est vraiment mené au bout. Il évoque le mal-être des petits éleveurs aux revenus fluctuants et sans cesse menacés par un coup du sort, leur difficulté à se marier, leur relation affective avec leur troupeau (la belle idée du veau nouveau-né qu'il installe dans son salon pour le sauver de l'abattage), leur vie de travail sans cesse recommencé sans dimanches ni vacances, malgré tout l'émotion ne naît jamais  et le message ne passe pas vraiment. A preuve le public parisien riait à certaines séquences qui étaient en fait tragiques. Tragique, le film l'est, car la menace qui pèse sur le troupeau va se finir par s'abattre sur lui (je spoil, là...), mais son abattage propre et humain par les services vétérinaires n'a pas la grandeur de celui qu'on voit dans un beau série B américain, Hud de Martin Ritt. Le troupeau d'un ranch texan atteint par la fièvre aphteuse est poussé dans une immense fosse creusée pour l'occasion et meurt dans l'angoisse, l'étouffement et les coups de fusil du personnel sanitaire avant d'être enseveli. Difficile de ne pas pleurer. De même si le paysan de Charuel est sonné après la mort de ses bêtes et la perte que cela représente, on pense à tous les autres qui se sont suicidés dans les mêmes circonstances ou sont devenus fous comme le personnage interprété par Bouli Lanners. Si le système de surveillance orwellien (le mot n'est pas trop fort) qui emprisonne les éleveurs est bien décrit, il est à peine critiqué. Le veau que l'on voit naître en souffre dès son premier jour : on lui poinçonne l'oreille pour y implanter une étiquette d'identification qu'il gardera toute sa courte vie. Les contrôles sanitaires, vétérinaires, de qualité pour le lait, sont constants et inquisiteurs. La menace de la loi ou de l'abattage du troupeau plane et on la brandit sans cesse au nom du  principe sacré de précaution, dussent des bêtes et des hommes en crever. Toute révolte individuelle, comme celle du héros, est vouée à l'échec. C'est toujours l'Etat-Moloch qui gagne.

Mais ne soyons pas trop sévère avec ce film qui donnera quand-même aux gens des villes une idée de cet univers dont ils sont à peu près complètement coupés. Je ferai encore une critique sur un point qui peut paraître secondaire mais qui m'a choqué comme un fausse note dans un concert. Deux des personnages, dont le héros, ont parfois des traces d'accent des cités dans leur parlure, or cela me semble tout-à-fait déplacé. Le film se passe en Haute-Marne, terre qui n'est pas spécialement ouverte à la modernité ni à la diversité. Les protagonistes approchent la quarantaine et ont fréquenté les collèges du coin à une époque où cet accent n'était pas encore triomphant. Il est probable que leur génération ne parle plus patois et qu'ils ont juste conservé les intonations un peu lourdes de l'est. Jusqu'à un certain moment (la situation a pu évoluer) la Province a été un conservatoire de la langue et de sa diversité à travers les parlers locaux. Pour reprendre la terminologie de Guilluy, les accents des terroirs (même s'ils ont, à l'exception de certaines régions, tendance à disparaître) seraient ceux de la France périphérique et donc du peuple et celui des "quartiers" l'accent de la France des métropoles où les esclaves ont déteint sur leurs maîtres qui les logent dans les banlieues. Pourquoi le cinéaste n'a-t-il pas demandé aux acteurs de corriger leur intonation ? Je ne vois qu'une explication : lui n'a pas été choqué, à cause de son âge ou de son origine, et il lui a semblé que c'était là le parler naturel d'un paysan français comme de la population toute entière de notre pays. De fait, par une étrange inversion les ex-colonisés ont imposé leur parlure dans les quartiers où ils étaient les plus nombreux et leur accent s'est répandu ensuite à travers le rap, les interviews nombreuses de djeunes dans les médias, une fascination malsaine pour une jeunesse bruyante et très revendicatrice. Pas seulement leur langage d'ailleurs, mais aussi leur gestuelle : j'ai vu l'autre jour deux bobos sexagénaires qui se saluaient en frappant leur poing à la manière des jeunes Noirs des ghettos américains, il ne leur manquait qu'une trottinette...Imaginons un instant que les personnages du film aient parlé avec l'accent de Marseille, l'incongruité nous aurait sauté aux yeux, mais c'est encore pire ici parce que cela semble entériner une uniformisation de notre langue qui témoigne de son appauvrissement.