En revoyant hier SanJeansoreldra de Visconti je me suis soudain demandé ce qu'était devenu Jean Sorel qui partage la vedette du film avec Claudia Cardinale. Je me rappelais vaguement qu'il faisait partie de ces acteurs français qui ont beaucoup tourné en Italie dans les années 60 mais qu'il n'avait pas atteint la célébrité d'un Delon ou d'un Trintignant. Je l'avais entrevu souvent mais ne l'avais pas particulièrement remarqué, or hier sa beauté m'a ébloui et je ne pus comprendre qu'il n'ait pas fait carrière. Il était dans ce film assez vénéneux, tournant autour d'une histoire d'inceste frère-soeur, beau comme Alain Delon dans Plein soleil, avec une pointe de voyouterie à la Helmut Berger. Que lui était-il arrivé ? Était-il mort tragiquement, s'étant suicidé par dégoût de la vie ou à cause de son échec professionnel ? Avait-il été assassiné au matin d'une orgie dans le palais romain d'un aristocrate décadent ? Avait-il passé le reste de sa vie à courir le cachet avant de finir aigri et mal rasé dans un hospice pour vieux comédiens ? Rien de tout cela en fait, comme me l'a appris Wikipedia, ce condensé du savoir humain...

Les fées semblaient pourtant s'être penchées sur son berceau : il est né Jean de Chieusses de Combaud Roquebrune (si ça n'est pas un nom qui se dévisse...) et appartient à une famille de très ancienne noblesse. Son père, fidèle à la tradition militaire de sa race, avait participé à la Résistance "de droite". Tôt orphelin le fils entreprit des études sérieuses (l'encyclopédie en ligne en fait même un normalien, ce qui serait à vérifier) pour être diplomate, ce à quoi semblaient l'appeler sa prestance et son origine. Toutefois après son service militaire dans l'Algérie en pleine guerre des années 56-57 , il décide de devenir comédien. Son physique pouvait l'y porter, mais peut-être aussi une curieuse tradition qui fait que beaucoup de jeunes nobles font du théâtre ou du cinéma, qu'ils aient pris le goût de la comédie dans les collèges jésuites, qu'ils soient favorisés culturellement, que la comédie sociale ou les leçons de maintien les y portent, ou pour tout autre raison...Il prend alors le pseudonyme de Sorel que cet homme cultivé emprunta probablement à Stendhal. Son premier rôle au cinéma fut dans J'irai cracher sur vos tombes, le film qui tua Boris Vian, mort d'une crise cardiaque lors d'une projection de montage...Il tourna ensuite très souvent en Italie dans les années 60-70, parfois même avec des "grands" comme Lattuada, Bolognini et, donc, Visconti, qui lui donna sûrement son meilleur rôle pour lequel son physique et sa sensibilité font merveille. De même le vit-on apparaître par la suite, dans des rôles secondaires, chez Benoît Jacquot ou Téchiné (il joue dans Les soeurs Brontë où s'illustre aussi Roland Barthes...). Toutefois, il faut bien l'admettre, il fit surtout du cinéma alimentaire et notamment des gialli avec Lucio Fulci. Les titres de ses premiers films, Les adolescentes, Les lionceaux, évoquent le tout jeune homme charmeur et conquérant. La suite est d'un autre tonneau. En voici quelques exemples : Traqués par la Gestapo (il rencontra sur le plateau la comédienne Anna Maria Ferrero qu'il épousa et qui devint la femme de sa vie), Le tueur à la rose rouge, L'adorable corps de Deborah, Le venin de la peur (alias Les salopes vont en enfer), Horreur dans la nuit...Puis ses tournages se firent de plus en plus rares. Son dernier film est L'origine de la violence d'Elie Chouraqui en 2015. Comme beaucoup de comédiens il se rabattit sur la télé où il tourna de nombreux feuilletons, mais là encore n'obtint pas la célébrité d'un Cremer ou d'un Lanoux. Pourtant il n'est pas tout à fait oublié puisqu'il a été fait commandeur des arts et lettres en 2011.

Drôle de vie quand-même. Il aurait pu être diplomate, consul dans quelque république bananière écrasée sous le soleil comme dans un roman de Greene ou de Lowry, ou ambassadeur traînant son ennui dans une capitale et des villes d'eaux de la vieille Europe. Il aurait pu être un autre Ronet ou un autre Delon avec son nom en haut de l'affiche et les plus belles femmes à ses pieds, tournant même à Hollywood que son charme et son nom auraient fascinée. Mais il fut cet acteur qui alignait des films de série B, voire Z, parce qu'il fallait payer le loyer ou peut-être avec une délectation masochiste et un peu d'amusement, peu à peu marqué par la vieillesse mais toujours portant beau. Il me fait penser à quelques actrices dont la carrière prit à un moment un mauvais tournant malgré leur talent et leur beauté (Dominique Sanda, Sabine Haudepin...), mais qui suis-je pour tirer le bilan de vies que lui-même et elles-mêmes considèrent peut-être comme pleines et heureuses ?