clown Buffet

Je m'étais bien promis de ne pas aller voir l'expo Bernard Buffet qui se tient actuellement au Musée d'art moderne. Le XXème siècle est celui de l'art abstrait auquel peu de peintres ont eu le talent ou le génie de résister; ce ne fut pas le cas, me semblait-il, de Buffet, dont les têtes de clowns pour salon petit bourgeois, les Annabelles anguleuses se multipliant comme des boîtes de soupe incarnaient à mes yeux le mauvais goût en peinture et justifiaient le discrédit dans lequel était tombé le peintre. Je voyais dans cette expo une de ces opérations "réhabilitation" auxquelles se livrent certains conservateurs par passion ou provocation et je ne voulais pas en être le pigeon.

Eh bien, ça n'est pas si simple.Je ne m'imaginais pas ce que Buffet a pu représenter dans l'immédiat après-guerre. Il n'a pas 20 ans qu'il est déjà célèbre, on l'achète, on le loue. Et ses premières oeuvres sont, en effet, impressionnantes. Elles provoquent par leurs sujets terre-à-terre (l'homme mangeant un oeuf au plat) ou "vulgaires" : l'homme au cabinet, culotte baissée et sexe pendant. Il peint une descente de croix dans un décor contemporain très dépouillé et géométrique à la fois émouvante et scandaleuse. Toute cette peinture est dans des tons blêmes et gris qui évoquent la dureté du temps et les privations qu'on supportait encore (au point que les couleurs manquaient aux peintres). Difficile de ne pas être touché par cette violence et cette tristesse. Sa réputation va croître très vite, il sera classé dans les 10 meilleurs peintres du monde (quoi que veuille dire un tel classement), on le considère comme une sorte de génie précoce, un Radiguet de la peinture (il fréquente aussi Cocteau) et il vend bien. Trop peut-être, l'argent afflue et il va s'acheter des châteaux, une Rolls, bientôt on parlera plus de lui dans "Paris-Match" que dans les revues d'art. Le jeune loup efflanqué et très beau (il ressemble à Nicolas de Staël) qui débarque avec son amant chez Giono (l'écrivain entre ces deux beaux jeunes gens, ça surprend) va se marier, s'embourgeoiser. Pour une fois la documentation essentiellement photographique de l'exposition est intéressante, on peut suivre l'évolution artistique de Buffet selon les gens qu'il fréquente - après les artistes les people - et sur son physique. Le zazou devient un bourgeois bien peigné et légèrement empâté qui grossira de plus en plus, devenant à la fin une sorte d'ogre. Il se met à produire frénétiquement des séries de tableaux de très grand format par thèmes : les oiseaux, la guerre, le cirque...Quand les couleurs sont vives cela tourne souvent au barbouillage et, dans tous les cas, échappe rarement au poncif du genre clown triste. Parfois une exception comme ces deux raies peintes sur une toile immense. Son activité se déploie aussi dans les arts décoratifs : timbres-poste, décors de théâtre, illustrations de livres, couvertures de magazines...Il est de plus en plus riche (ses têtes de clowns sont reproduites à des millions d'exemplaires), de plus en plus méprisé, il s'aigrit. Il est pourtant capable encore de nous accrocher, comme avec ses tableaux inspirés par L'Enfer de Dante. Et puis c'est la maladie de Parkinson qui, comme une sorte de punition, lui interdit la peinture, et son suicide.

Sortant de l'exposition, on se dit qu'il ne méritait ni l'excès d'honneur de ses débuts ni le mépris qu'on lui manifesta par la suite. L'abstraction qu'il a refusée n'est peut-être pas le dernier mot de la peinture et s'il n'a guère changé sa manière, on pourrait en dire autant de beaucoup d'autres peintres mieux considérés. Aurait-il dû mourir jeune comme tous les "génies" ? Que serait devenu Radiguet si la maladie ne l'avait pas emporté à 20 ans ? Un romancier laborieux pondant régulièrement son petit roman psychologique à la française ou une sorte de Roger Peyrefitte pimentant de son homosexualité des livres en forme de trou de serrure ? Lautréamont se serait-il transformé en poète rangé et Rimbaud un chrétien tel que le voulait Claudel ? Faut-il réhabiliter d'autres peintres encore moqués aujourd'hui ? Après tout il y a bien eu récemment une expo Winterhalter, ce parangon de peinture mondaine, et certaines gens adorent les paysages monmartrois d'Utrillo. La chose est possible : les conservateurs ont de l'entregent et savent jouer de la grosse caisse; il est plus difficile de faire sortir de son purgatoire un écrivain. Relira-t-on un jour Duhamel et s'enthousiamera-t-on pour la poésie redécouverte de Sully Prudhomme ? Voilà qui laisse bien des choses à penser comme dit l'un de mes auteurs favoris...