La déclaration de Macron sur l'alcoolisme et le tabagisme dans les Hauts-de-France a fait presque autant de bruit sur les réseaux sociaux que la gifle encaissée par Valls ou que l'histoire du technicien trop galant. Il faut admettre qu'elle était particulièrement maladroite envers une population qui se sent souvent montrée du doigt et n'a pas oublié, par exemple, la banderole déroulée dans les tribunes d'un stade parisien : "Pédophiles, alcooliques, bienvenue aux Ch'tis". Par réaction elle a développé un fort sentiment d'appartenance et une fierté qui frôle l'esprit de clocher. Ainsi voyait-on il y a quelques années, sur la vitre arrière de voitures roulant au diesel, dégageant un épais nuage de fumée noire et immatriculées 59 ou 62 : "Inlève ton kapiau, v'la un Ch'ti qui passe". Du reste Macron n'avait pas tout-à-fait tort mais ce qui m'a fait réagir c'est la mise sur le même plan du tabac et de l'alcool et leur rapport à la pauvreté. Dans la France d'avant 1914, celle de l'école primaire éducatrice du citoyen, avec ses affiches "foie d'homme sain, foie d'alcoolique", il y avait trois grands fléaux qui s'abattaient sur le peuple : l'alcoolisme, la tuberculose et la syphilis, il n'était jamais question du tabac. Il semblerait que ce soit lui maintenant la plus grande menace pour la santé publique et plus particulièrement pour les personnes défavorisées.

L'opprobre jeté sur le tabac est pourtant très récent et son usage dans les différentes catégories sociales très variable. Comme en témoignent les tabagies de la peinture hollandaise au XVIIème siècle, seuls les gens du peuple se réunissaient dans des auberges pour fumer et boire de la bière. Au siècle suivant c'est dans la noblesse, au contraire, que se répand l'usage du tabac à priser. De cette époque date la chanson "J'ai du bon tabac". A l'âge du romantisme ce sont surtout les jeunes gens et les artistes qui fument la pipe ou le houka avant que n'apparaissent les cigarettes turques ou égyptiennes au tabac parfumé qui évoquent les boudoirs des demi-mondaines. Puis arrivent les cigarettes traditionnelles, célébrées par Mallarmé dans un poème ou dans la chanson réaliste, "Du gris que l'on roule...". Ce gris est le tabac du peuple alors que les heureux du monde fument des tabacs blonds de luxe. L'union sacrée dans les tranchées effacera un temps ces différences, tous les Poilus consommant le même perlot ou gros cul (de même l'armée distribuera à tous les appelés les "troupes", Gauloises ou Disques bleus, jusqu'à la fin des années 60). Cette coupure sociale persistera pendant tout le XXème siècle : cigarettes "américaines" pour les riches et tabac brun pour le peuple, fume-cigarette ou filtre contre mégot baveux au coin des lèvres. Dans les campagnes beaucoup de paysans (mais aussi, plus généralement ceux qui travaillaient en plein air) adoptaient la papier maïs qu'il fallait sans cesse rallumer. Il faut aussi faire un sort à la pipe : dans les années 50-60 tous les professeurs de philo portaient la barbe et fumaient la pipe et tous les adolescents s'y essayaient. Le tabac jouissait alors d'un certain prestige mais jai vu disparaître les derniers fumeurs de pipe dans les lycées à l'orée du XXIème siècle. Sous toutes ses formes il était largement répandu dans la société comme en témoignent les films d'époque. Puis en quelques années tout a basculé sous le coup d'une politique anti-tabac brutale : augmentation effarante du prix des cigarettes, interdiction de fumer généralisée, endoctrinement des enfants pour faire la leçon à leurs parents comme dans les pires états totalitaires, campagne "d'information" qui traînent dans la boue les fumeurs, accusés d'être égoïstes, de coûter à la société et quasiment d'être des assassins. La pression idéologique n'a pas été moins forte avec son hygiénisme, son culte du corps et du sport. Par là s'est introduit le mépris de classe : le fumeur est ringard, mal informé, malsain, souffreteux ou obèse, il pue comme souvent les pauvres...Si l'on excepte les jeunes qui fument pour faire une expérience quel que soit leur milieu, il semble que les autres fumeurs ne sont plus que des gens de peu : prolétaires traditionnellement élevés à la bibine, immigrés, chômeurs qu'on accuse de fumer leurs indemnités comme  l'ouvrier autrefois de boire sa paye, leur reprochant leurs pauvres plaisirs et leurs dérisoires moyens d'évasion. Alors, oui, une certaine forme d'alcoolisme et le tabagisme sont souvent liés et, assurément, la pauvreté en est pour une part responsable, mais j'ai encore peine à voir dans le second un fléau social à l'égal de l'alcool, peut-être parce qu'il n'y a pas eu de grands romans comme L'assommoir ou Au-dessous du volcan pour cette addiction ou que sa condamnation est trop récente pour porter et qu'elle prend souvent des formes hystériques insupportables.