Le dernier épisode en date de la collusion entre deux mondes qu'on préférerait séparés est le discours de Meryl Streep à la cérémonie des Golden globes où elle s'en prend à Donald Trump sans le nommer. Ce discours, dont il faut bien dire qu'il était un peu gnangnan et téléramesque (les étrangers, les handicapés...) a déclenché l'ire des trumpistes français, un mélange d'anticonformistes, de contempteurs des élites chez nous et ailleurs (la pauvre Meryl s'est retrouvée rhabillée en jeune fille de bonne famille de Nouvelle-Angleterre éduquée dans un collège de l'ivy league), de soutiens avérés de Poutine et d'admirateurs du courant républicain tea party. On peut en effet considérer que des histrions n'ont pas à profiter de leur notoriété pour faire la leçon aux hommes politiques et bourrer les masses de moraline, mais c'est quand même piquant quand on voit que la cible de la comédienne est l'ancien animateur d'un jeu de télé-réalité. Transposons un peu : c'est Cyril Hanounah aux marches de l'Elysée...

Dans une société du spectacle, les deux mondes ne pouvaient que se mélanger. Les politiciens ont emprunté au showbiz ses moyens : chapiteaux immenses pour les meetings, éclairages aveuglants, sonos assourdissantes, chorales et majorettes. Que sont les réunions sous les préaux d'école devenues et les affiches à texte ? La télé a fait le reste qui filme les réunions électorales comme un concert de rock. Et le mouvement inverse a eu lieu : les vedettes du showbiz avec leur ego sur-dimensionné se sont dit "Pourquoi pas moi ? Je serai meilleur que lui, j'ai plus de métier". On s'est beaucoup moqué de Reagan, acteur devenu président, en oubliant qu'il avait été un responsable syndical de haut niveau et que gouverner la Californie l'a préparé à une présidence qui ne fut pas si mauvaise. Mais nous ? Souvenons-nous de la candidature Coluche en 1980. Il atteignit à un moment 16% d'intentions de vote dans les sondages et ce qui au départ était une farce hénaurme commença à faire peur aux politiques. Des intellectuels prestigieux (Bourdieu, Deleuze, Guattari...) le soutinrent, moitié par anarcho-gauchisme, moitié par normalo-canularisme. Coluche lui-même finit par y croire et sa déclaration de candidature toute empreinte de vulgarité "bleu-blanc-merde" résonne un peu comme le discours populiste d'aujourd'hui : "J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les pédés, les femmes [....] tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques, à voter pour moi". La baudruche se dégonfla mais Beppe Grillo, lui, a réussi, du moins partiellement. Vous me direz, les Italiens...Six ans après c'était Montand. L'ancien "idiot utile" de Staline vécut toutes les désillusions des "compagnons de route", du rapport Kroutchev à Prague et il mit tant d'eau dans son vin qu'il tourna franchement reaganien et pensa vraiment être candidat à la présidence à un moment où la Gauche tanguait, tout en déclarant candidement à la télévision qu'il ne connaissait rien à l'économie. Dieu merci, Tonton se reprit...

Ces velléités de participation directe à la vie politique restent marginales et folkloriques, le pire ce sont toutes ces vedettes qui s'érigent en censeurs des moeurs, des lois, des gouvernants, et surtout du peuple. On y trouve certes des acteurs, ou plus souvent des actrices, mais aussi des sportifs, des amuseurs publics, des chanteurs, des animatrices belges...Selon leur chapelle ils dénoncent le racisme, l'islamophobie qui rappelle "les heures les plus noires...", les catho-réacs, les violences policières, la justice au service des gros, les violences conjugales, l'expulsion des Roms ou des réfugiés, l'homophobie et, pour faire bonne mesure, la transphobie des cisgenres (je ne suis pas peu fier d'avoir appris récemment ce mot)... Ils n'ont pas toujours tort, mais ce qui est insupportable c'est le ton compassé et l'air constipé avec lequel ils profèrent leurs anathèmes, si sûrs d'être du bon côté et aimés de Dieu comme le Pharisien de l'Evangile. Ce qui est insupportable c'est cet air de maître d'école, cette véhémence feinte pour s'adresser aux responsables de tous ces maux, cette prétention à juger de problèmes complexes qui dépassent un entendement pas toujours très développé. Ils somment le populo d'aimer qui le ruine ou lui pourrit la vie, eux les privilégiés dont la notoriété est fondée sur du vent. De temps en temps l'un d'eux se fait poirer, qui planquait son magot en Suisse ou dont les vices privés démentaient ses vertus publiques, mais l'épisode est vite oublié. Que ces gens aient un peu de pudeur, la conscience de leurs privilèges et de leurs insuffisances et sachent rester de simple citoyens.