Revu hier Mouchette, un des chefs-d'oeuvres de Bresson adapté de la nouvelle de Bernanos Nouvelle histoire de Mouchette. On accole toujours au cinéaste l'épithète de janséniste que lui valent son catholicisme, l'austérité apparente de ses films ( noir et blanc, mais après ce film il tournera en couleurs, acteurs non professionnels, quasi absence de dialogue et de musique...), les grandes questions métaphysiques et morales qu'ils abordent : Dieu, le Mal... Toutes choses justes mais ce qui m'a frappé hier c'est avant tout son réalisme : beaucoup de gros plans sur les visages, mais aussi sur tous les objets qui entourent les personnages et témoignent de leur misère morale ou matérielle. Il me semble même que si quelque historien ou sociologue voulait étudier la "France périphérique" au début des années 60 (car elle existait déjà, dans une définition différente de celle de Guilluy) il faudrait qu'il voie ce film, tourné en décors naturels, plutôt que des documentaires consacrés surtout à de folkloriques paysans ou aux parisiens.

Il y verra des intérieurs que nous qualifierions maintenant de sordides : murs lépreux, vêtements accrochés au mur par des clous, langes souillés qui sèchent près de la cuisinière, lits de toute la famille réunis dans la seule pièce chauffée, l'évier avec son robinet d'eau froide et la lampe à pétrole. Et aussi celui des bourgeoises-bigotes d'un chef-lieu de canton avec fauteuils en tapisserie et armoire pleine de linge. L'école est celle de mon enfance avec un poêle à mazout qui l'empuantit (nous, c'était un poêle à charbon que l'instituteur allumait chaque matin et que les grands élèves alimentaient en allant chercher du charbon au tas dans un coin de la cour avant de vider les cendres le soir). A la sortie aussi des jeunes à mobylette venaient chercher les grandes du certif' pour une partie de touche-pipi dans les bois. Dans un plan du film 3 ou 4 gamines de 9-10 ans assises sur une barre fixe tournent autour en gloussant et en montrant leur culotte "petit-bateau". Toutes portent blouse ou sarrau. Tous les matins des vieilles tout de noir habillées et fichus sur la tête vont à la messe. Les hommes  aussi le dimanche, puis ils se retrouvent au bistrot au décor minimal et sinistre des "estaminets" du Nord. Ils boivent tous, avalant d'un coup verres après verres de mauvais vin que leur sert automatiquement la serveuse à l'air las puis se finissent chez eux au genièvre. Comme c'est la fête au village, il y a un stand de tir et des auto-scooters : magnifique filmage de leur ballet et de cette façon un peu primitive de draguer les filles en les frôlant et en les envoyant tournoyer. Tous, adultes ou jeunes, pauvres ou bourgeois sont habillés "en dimanche". Pour en revenir à Guilluy il s'agit d'une France périphérique en ce qu'elle est rurale, pauvre et frontalière (l'Artois cher à Bernanos). L'économie y est précaire et marginale : contrebandiers, braconniers...et il y règne une sorte de solidarité : les gendarmes devinent l'alcool de contrebande dans un vieux camion brinquebalant mais n'interviennent pas, le garde ne met pas la main au collet du braconnier. Dans cet univers misérable Bresson chez qui c'est un thème obsédant, insiste sur la circulation de l'argent : quelques pièces poisseuses d'eau de vaisselle pour salaire de Mouchette, les gros billets pour le contrebandier, la monnaie que les soiffards jettent sur le comptoir...Cette communauté en marge du décollage économique de la France dans les années 60 semble annoncer celles des rejetés de la mondialisation que le géographe décrit. Mais que tout cela ne fasse pas oublier les souffrances de cette jeune héroïne dure et butée splendidement interprétée par une non-professionnelle comme il se doit chez Bresson.