La température était clémente et les Parisiens nombreux pour cette énième "Nuit blanche", équivalent automnal de la "Fête de la musique", à cette différence qu'il n'y a pas à chaque coin de rue un orchestre de djeunes qui vous corne aux oreilles. Au programme figurait la lecture du "Sermon sur la mort et la brièveté de la vie" de Bossuet en l'église Saint-Germain l'Auxerrois et je me faisais une joie d'y assister. On ne l'étudiait guère dans les lycées laïques, mais il me restait quelques bribes de savoir qui expliquent ma curiosité : sa défense du gallicanisme au service du grand roi, sa querelle avec Fénelon sur le quiétisme (il forme avec lui un de ces couples antagonistes comme les aime notre histoire littéraire : Corneille vs Racine, Voltaire vs Rousseau...) et surtout "O nuit désastreuse! ô nuit effroyable où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte !". Sublime ! L'éloquence sacrée n'a jamais atteint de tels sommets et concourt, avec le théâtre, l'architecture et la peinture, à faire du XVIIème le Grand siècle. Et puis, avouons le, il y eut aussi Jean Yanne et son émission sur RTL à la fin des années 60. Deux personnages, Bossuet et son bedeau Marcel, animaient des saynètes pour introduire des calembours de haute tenue et je ne résiste pas à la tentation de vous livrer mon préféré :  Marcel, en plein hiver, entrant dans la bibliothèque de son maître où il n'y a pas de feu : "Monseigneur, vous allez attraper froid !" et celui-ci, montrant sur les rayonnages les oeuvres complètes de l'auteur des Satires :"Mais non, mon bon Marcel, j'ai du Boileau et ça me tient chaud l'hiver."

    A l'heure dite un comédien monta en chaire et poussa un "meuh" retentissant qui m'interloqua d'abord, mais je ne tardai pas à comprendre : il avait décidé de lire le texte en détachant chaque syllabe et en la séparant de la suivante par un silence d'une seconde, ce qui donnait ceci : Me - se - rait - il - po - ssible -...et tout à l'avenant. Je crus d'abord que cette afféterie ridicule était une sorte d'introduction à la prose du Grand siècle, si peu familière à nos oreilles qu'il fallait pour ainsi dire la marteler, mais je dus me rendre à l'évidence, cela continuait et je compris mieux pourquoi on avait prévu des heures pour la lecture de ce sermon. Au bout d'un quart d'heure je suis sorti, furieux. Furieux contre ce théâtreux prétentiard qui ne respecte pas son public qu'il fait périr d'ennui avec son expérience puérile qui consiste à ânonner un texte pour en ôter tout sens et toute beauté, privant ainsi l'auditeur de toute jouissance, mais surtout, qui ne respecte pas l'écrivain qu'il prétend faire connaître, comme si une méditation sur la mort et la fragilité humaine n'était que roupie de sansonnet, comme si la construction du discours de Bossuet, la puissance de sa rhétorique, la beauté de sa langue ne signifiaient rien à ses yeux, qu'il avait le droit de les triturer à sa guise et de les utiliser comme faire-valoir. Il moulinait un de nos plus grands orateurs sacrés à la façon des metteurs en scène qui s'emparent de grandes pièces du répertoire et collent dessus des ballets d'éphèbes à poil qui se pelotent, des projections d'actualités de guerre ou de tonitruantes musiques en complète dissonance avec la pièce. Combien de théâtreux sont des outres pleines de vent qu'un public de jobards entretient dans l'idée que ce sont eux les véritables créateurs et non celui qui a écrit la pièce. Du reste qu'un tel spectacle ait pu être sélectionné pour une manifestation patronnée par Anne Hidalgo et sa camarilla ne m'étonne guère. Qu'aura-t-on l'an prochain : la lecture de la Recherche en javanais par des jeunes gens nus dans le camp naturiste qu'on nous a promis :"Lavontavan je me savuis cavouchavé de bavonne haveur" ou bien celui qui voudra "entrer en résistance" lira-t-il à l'envers  La Princesse de Clèves ? Avec elle tout est possible et je suis sûr qu'elle saura encore me surprendre...