locandina-supercortemaggiore-12

L'autre jour sur l'autoroute une station-service AGIP  avec son chien à six pattes crachant le feu. Elles sont assez rares dans la région et elle a fait remonter en moi toute l'Italie des années 60 et 70. Je me souviens...

  Que la marque d'essence d'AGIP à l'époque était "Supercortemaggiore" et son slogan "la potente benzina italiana". Amoureux de l'Italie que nous étions, nous la choisissions plutôt que ses concurrentes anglaises ou américaines.

  Qu'à la frontière il fallait acheter des "coupons" qui permettaient aux touristes de payer l'essence moins cher. Nous calculions au plus juste notre kilométrage de façon à ne pas en acheter trop pour nos 2CV ou nos 4L qui, du reste, consommaient peu.

  Que les autoroutes et leurs ouvrages d'art nous fascinaient (ah ! l'élan et la grâce des échangeurs au-dessus du port de Gênes). C'était l'époque où la France avait un retard considérable dans ce domaine et l'opposition moquait le gouvernement de De Gaulle qui inaugurait en grande pompe le moindre tronçon.

  Du premier espresso avalé au comptoir dans le premier bar après la frontière.

  De la spécialisation des petits garagistes. A cause du grand nombre de radiatoriste  nous nous interrogions sur la capacité des Fiat à refroidir.

  De notre étonnement dans les restaurants : le pain et le couvert qu'il fallait payer, la verdura à commander à part, les fruits toujours verts suivant la coutume du pays, pêches et poires, dures comme des cailloux, étaient à peu près immangeables. Et aussi les cure-dents qui avaient disparu des restaurants français, les carafes à vins, quart ou demi, qui sont devenues vintage et les vieux serveurs à veste blanche pas toujours très nette.

  Que nous laissions aux touristes (pas nous...) les pizzas, du reste moins répandues à l'époque. D'ailleurs l'un de nous l'avait proclamé : "pas de bonnes pizzas au nord de Naples !"

  Des affiches de "Coppertone" : un chien tirait avec sa gueule sur la ceinture du maillot de bain d'un bambino, découvrant des fesses blanches qui faisaient contraste avec son corps bronzé.

  Des garçonnets en culottes courtes, sandales et socquettes blanches qui se rendaient à l'école ou jouaient au foot sur une place.

  Du cinéma un peu cradingue du Campo dei fiori à Rome qui était le seul à passer des films en v.o.

  Des titres traduits de façon racoleuse. L'assez anodin La fiancée du pirate de Nelly Kaplan était devenu Alla bella Serafina lui piaceva fare l'amore tutta la giornata.

  Que chaque film était en 2 parties (primo/secundo tempo) avec entr'acte au milieu. On le voit encore sur certaines vieilles copies à la Cinémathèque.

  Des maçons qui portaient encore un bicorne en papier-journal comme dans les films néo-réalistes.

  Des gardiens de parking avec leurs casquettes sur les places de Rome et de leur habileté à loger dans un espace réduit un maximum de voitures, et aussi du casque colonial des agents de la circulation.

  Des familles entières, le père, la mère et 3 ou 4 enfants, sur une Vespa à Naples

  Des nombreuses fêtes de Pâques passées à Rome et d'avoir entrevu Paul VI faire le chemin de croix près du Colisée.

  D'avoir cueilli sur un escarpement du Palatin une fleur pour ma prof de latin dont j'étais amoureux et qui est morte trop tôt.

  Du prestige qu'avait la via Veneto, si courte et si banale, dans les années 60. Mais la Dolce vita était passée par là.

  Du sable gris et des papiers gras sur la plage d'Ostie où Pasolini devait mourir des années après.

  De ma première église baroque, Saint-André du Quirinal, que nous avait fait découvrir une autre prof de latin...

  Que j'ai visité le Colisée et la villa Borghese peu de temps avant qu'ils ne ferment pour des années.

  Que je pouvais identifier à l'époque tous les monuments du Forum républicain (et de quelques forums impériaux en prime...)

  De ma fierté de connaître assez Rome pour m'y déplacer aisément en voiture ou de pouvoir affronter sans peur la circulation chaotique de Naples.

  Que les chats étaient moins nombreux à Rome qu'aujourd'hui, mais assez pour que nous surnommions l'ensemble cultuel du largo Argentino "forum aux chats".

  Qu'en retournant le soir au camping du monte Antenne à Rome, nous voyions des prostituées attendant le chaland autour de feux de caisses.

  Des vélos glissant silencieusement dans les rues du centre de Ferrare où nous avons cherché des souvenirs des Fitzi-Contini.

Puis, pendant des années, je n'ai pas remis un pied en Italie et n'y suis retourné qu'au début des années 80. Tout avait changé. Les Italiens étaient devenus riches et bouffis, les cinémas avaient disparu et Berlusconi s'était emparé de la télé. On ne voyait plus les "pots de yaourt" dans les rues et de toute façon on commençait à chasser la machina des centres-villes en multipliant sens uniques et rue piétonnes. Rome n'était plus dans Rome et je fus un peu déçu, mais comment se priver d'Italie ?...