"Ô vous qui ne sentez pas, qui ne touchez pas, respirez cet encens, touchez ces offrandes. Puisque c'est enfin un général sincère qui vous parle, apprenez que je n'ai pas une tendresse égale, un respect égal pour vous tous. Tout morts que vous êtes, il y a chez vous la même proportion de braves et de peureux que chez nous qui avons survécu et vous ne me ferez pas confondre à la faveur d'une cérémonie, les morts que j'admire avec les morts que je n'admire pas..." (La guerre de Troie n'aura pas lieu II,3 : discours aux morts d'Hector).

J'ai regretté parfois la franchise du discours d'Hector dans la pièce de Giraudoux en lisant les éloges de chacune des victimes du massacre du 13 novembre dans certains journaux. Je sais bien que "des morts on ne doit dire que du bien" et que ceux qui ont écrit leur éloge funèbre - journalistes ou proches, ça n'était pas très clair - ont été d'autant plus bienveillants que leur mort avait été tragique et cruelle. Malheureusement, au lieu que les vertus de chacune des 130 victimes, c'est-à-dire tout ce qui la distinguait des autres, aient été soulignées, on avait l'impression de voir une série de clones qui constituaient peut-être une "génération" comme on l'a un peu rapidement prétendu, mais l'individu avait disparu. Tous n'étaient-ils donc que de bons jeunes gens et des jeunes filles au sourire rayonnant, chérissant leurs parents et toute leur "tribu" recomposée, l'étaient-ils tous, drôles, pétillants, chaleureux, et puis si gentils, serviables, généreux ? Avons-nous côtoyé des saints sans le savoir ou des surhommes débordant d'énergie, pleins d'appétits et de passion, bien décidés à vivre intensément ? N'y avait-il aucune limite à leurs plaisirs, aucune faille ni fragilité dans leur caractère, aucun ennui dans leur vie quotidienne, aucune faiblesse ni mélancolie ? Et pourtant ces plaisirs peuvent paraître dérisoires : "sortir, boire des verres, la musique". Cela pourrait laisser un goût de cendre au petit matin. Ce qui les rassemble plus que tout c'est la musique, mais on s'aperçoit que c'est toujours la même : du rock. On fait mieux comme ouverture d'esprit. Certains étaient cinéphiles, oui mais c'était Star wars, d'autres aimaient l'art, je veux dire les mangas, et si la littérature apparaît quelquefois, c'est sous une forme très vague "Elle lisait beaucoup de livres", je ne pense pas qu'on analysait la Recherche sur les terrasses; et s'ils étaient créatifs c'était souvent dans la pub. Je suis sûr au demeurant que certains, pris individuellement, auraient fait de merveilleux amis, mais là ils sont noyés dans une masse de djeunes anonymes et banals. Il n'empêche que j'ai grande pitié pour eux tous et souhaite que la terre leur soit légère.

Et le discours du président ? Il balançait entre l'émotion vraie, la rhétorique guerrière et un lyrisme qui n'évitait pas le cliché. Choisir les Invalides n'était pas innocent et on a eu l'impression qu'il enrôlait ces malheureux dans un combat qu'ils n'avaient pas livré (pas plus que lui, d'ailleurs, qui s'est réveillé bien tard) : "Ceux qui sont tombés le 13 novembre", "Une horde d'assassins a tué 130 des nôtres"...Ce n'était pas des soldats, même s'ils ont failli avoir droit à une sonnerie aux morts, je pense même que la plupart étaient d'un pacifisme à tout crin. Comme Demokos, le poète patriotard et ridicule de La guerre de Troie n'aura pas lieu, il dévalorise l'ennemi, des assassins, certes, mais une "horde" ? Ils étaient huit. Ennemi que, d'ailleurs, il se garde bien d'identifier "une cause folle", c'est bien vague, quant au "dieu trahi" ça n'a pas de sens mais il n'a pas voulu employer le mot "religion" et encore moins "Islam". Curieusement il emprunte à l'ennemi un mot, "martyrs", qui n'est pas déplacé : les victimes sont en effet des témoins de la barbarie, mais qui est maintenant monopolisé par le monde arabo-islamique . "Nous mènerons le combat jusqu'au bout et le gagnerons", conclut-il. Quoi dire d'autre ? mais Poutine était plus pittoresque quand il s'en prenait aux Tchétchènes...Pour faire l'éloge des morts, lui non plus n'y va pas avec le dos de la cuillère : "Ils étaient la France", "cette génération est aujourd'hui devenue le visage de la France". Ils sont une partie de son peuple, certes, mais celui-ci est tellement divers.Cette sorte d'apothéose les fige dans une figure symbolique et ils perdent toute humanité. Passons sur les anaphores qui sont devenues sa marque de fabrique depuis sa campagne, mais pas sur des taubirades comme "une ville (Paris) qui donne un manteau de lumière aux idées" ou "Ils partageaient un repas aux saveurs du monde" : on dirait un nom de restaurant exotique...Autre faute de goût : l'accompagnement musical qui n'avait rien à voir, pour dire le moins, avec les goûts des victimes...Une chanson de Barbara et une autre bien cucul de celui qu,i était encore "l'abbé Brel". Que peut-on espérer si le Commandant en chef a les goûts de Mimi Pinson ?