Remarque de ma femme de ménage l'autre jour : "Ceux qui arrivent en vacances dans l'île la dernière semaine sont ceux qui viennent de toucher l'allocation de rentrée". La première réaction de ma candeur offusquée fut de penser que le prolétariat (bien proche en l'occurence du quart-monde) n'avait guère d'illusions sur les siens : des voleurs et des tricheurs que doivent bien faire rigoler les discours lénifiants de la gauche. Pas de raison que cette tricherie ne s'étende pas aussi à l'assurance-chômage ou maladie et à toute prestation sociale que notre pays distribue plus généreusement que d'autres, d'ailleurs on les en accuse.J'étais même prêt à m'indigner que les malheureux enfants soient victimes de ce détournement qui obérait leur avenir, en était-on encore à l'époque où des prolos alcooliques buvaient les allocs et où leurs filles étaient obligées de se prostituer pour acheter l'entrecôte ? Et puis je m'aperçus que ma femme de ménage ne manifestait ni envie ni indignation, plutôt une complicité rigolarde avec ceux qui savent se débrouiller. Après tout, me suis-je dit, tricher est normal comme mentir l'était pour les colonisés. C'est l'arme des faibles contre les exploiteurs. Et puis de toute façon l'Etat dans son infinie générosité pourvoira aux besoins intellectuels de l'enfant : manuels gratuits et parfois fournitures, voyages et sorties scolaires subventionnées, etc...Le lait de la vache semble inépuisable. Pourtant n'y a-t-il pas ici une exploitation indigne de l'enfant dont on profite comme au XIXéme siècle on l'envoyait grappiller quelques sous dans les mines ou les ateliers ?

En réalité cela lui profite autant et même plus qu'à ses parents et je pense là au beau livre La culture du pauvre du sociologue anglais Richard Hogarth qui avait connu lui-même dans sa jeunesse la pauvreté. Dans l'Angleterre du début du 20ème siècle les pauvres ne se font guère d'illusions sur leur avenir et celui de leurs enfants. Dans cette société figée ils resteront à leur place. Comment cela pourrait-il être différent dans notre pays où sévit le chômage et où l'école est souvent qualifiée de "fabrique de chômeurs" ? Ils en tirent la conclusion qu'il ne faut pas rater un petit bonheur qui passe à votre portée et surtout qu'il faut que leurs enfants profitent au maximum de leur jeunesse avant d'être à leur tour exploités. C'est pourquoi ils les gâtent, soulevant l'indignation du bourgeois devant cet esprit dépensier et imprévoyant. Pendant cette semaine de vacances ils vont les bourrer de glaces et de crêpes, leur payer des parties de golf miniature et de jeux vidéo et le bonheur des enfants fera celui des parents qui aiment de façon souvent maladroite leur seule richesse. Pendant une semaine ils vont être heureux ensemble de façon bruyante, mal élevée, vulgaire mais avec une grande chaleur de sentiment. Peu importe que le reste de l'année ils les nourrissent mal de chips et de surgelés, qu'ils les engueulent, qu'ils les habillent mal...Pendant une semaine au moins ils auront eu l'illusion d'être comme les autres, de consommer autant que leurs copains, ils se sentiront moins humiliés à la rentrée et pourront raconter quelque chose? ça vaut bien mieux que de s'acheter des gommes et des crayons. Et si on l'augmentait cette allocation de rentrée, en la soumettant bien sûr à des conditions de ressources ? Elle en vaut le coup quel que soit l'usage qu'on en fait.