D'habitude je fréquente peu les médecins, cette engeance. Récemment j'ai été amené à le faire un peu plus souvent, en tout cas assez pour m'apercevoir que dans leur bouche le terme confrère était la plupart du temps remplacé par collègue. J'avais déjà constaté le même phénomène chez les collégiens ou lycéens, engeance que j'ai beaucoup fréquentée, elle :  ils ne parlent plus de leurs camarades mais de leurs collègues. Dans les deux cas il y a une simplification, pour ne pas dire un appauvrissement de la langue mais les raisons de ce remplacement sont différentes.

On peut se demander si ce n'est pas la perte de prestige des médecins qui a entraîné la disparition de confrère. Non seulement ce mot marquait l'appartenance à une profession libérale, mais il avait une connotation religieuse, rappelait que la médecine était un sacerdoce et que ses praticiens appartenaient en quelque sorte à un ordre qui les mettait au dessus du profanum vulgus, possédant un savoir que personne ne pouvait leur disputer comme les clercs au Moyen âge. Or les choses ont bien évolué. A moins d'être un grand patron ou un spécialiste reconnu, le médecin n'a plus de prestige social, même plus celui du médecin des pauvres charitable qui exerçait son apostolat dans les bas-quartiers sans presque se faire payer : sa clientèle (le mot patient a tendance lui aussi à disparaître) mais va directement aux urgences et serait indignée qu'on lui demande un fifrelin. A la campagne il n'est plus un notable, d'autant que, souvent Libanais ou Roumains, il a peine à s'enraciner. Sa science elle-même est remise en question et il entend dix fois par jour la phrase rituelle "Mais, docteur, j'ai regardé sur Internet et...". Enfin, last but not least dans notre société, il ne roule plus sur l'or. Alors il essaie de se fondre dans la masse, abandonne ce mot que les gens percevaient mal ou même employaient maladroitement à cause de son féminin irrégulier, pour un terme générique qui peut désigner aussi bien un employé de bureau qu'un enseignant ou un plombier. Il est devenu un petit travailleur comme un autre qui vivote et se fait engueuler à l'occasion par le client avec qui il n'a plus de rapports qu'économiques.

Le cas est moins clair pour les élèves. L'explication la plus simple serait qu'il s'agit pour eux de s'affirmer comme adultes en employant un terme qui appartient au monde du travail. Nous ne sommes plus dans le monde des "petits messieurs" dont parlait Barthes, ces lycéens qui se plaisaient au lycée et ne pensaient pas à un avenir que leur famille garantissait. Les élèves craignent le chômage et commencent à se préparer à leur futur métier, ils sont déjà entrés dans l'univers impitoyable des adultes. Ou bien cela tient-il à la démonétisation du mot camarade après l'effondrement du communisme. Il faudrait voir si ce mot a disparu aux alentours de 1989. De toute façon, par une sorte d'euphémisme, comme on n'osait plus trop dire les cocos, ce qui faisait un peu facho, on avait fini par dire "les camarades" avec pas mal d'ironie. Peut-être les jeunes ont-ils été sensibles au ridicule. Reste une troisième explication, que m'a inspirée le Robert : dans le Midi collègue est un équivalent de camarade. En fait, elle me paraît douteuse. Comment cette acception aurait-elle pu se répandre dans toute la France ? Si certains mots des quartiers ont pu le faire c'est qu'il y en a sur tout le territoire. Existe-t-il un nouveau phénomène linguistique qu'on pourrait appeler la narbonnisation ? Le feuilleton "Plus belle la vie" aurait-il servi de vecteur ? On se perd en conjectures. Décidément la linguistique est une science difficile.