Il y avait dans le centre-ville trois cinémas, mais avec mon copain Patrick nous préférions aller, le jeudi après-midi, au Caméo, le seul cinéma de quartier, sur les hauts, près de la caserne des tirailleurs et d'une très laide église Napoléon III. Comme il se doit les tentures des murs étaient d'un rouge passé et on y respirait un mélange de poussière, de pisse et de désinfectant. La salle était fréquentée essentiellement par des bidasses qui s'ennuyaient, des couples qui s'y réfugiaient et  des groupes de pensionnaires échappant ainsi à la promenade du jeudi ou du dimanche après-midi les jours de pluie. Il est possible que les tarifs, plus bas, aient influé sur notre choix, mais je crois que c'est avant tout la programmation originale et variée de ce cinéma qui le guidait : peplums, westerns, policiers de série B (je me souviens encore de Napoléon Solo...). Parfois aussi des classiques, peut-être le propriétaire des lieux était-il un vrai cinéphile. J'y ai vu par exemple Les diaboliques de Clouzot, dont une séquence, il est vrai, se passait dans la même ville. Et bien sûr des films d'horreur et notamment ceux de la Hammer à sa grande époque.

Les "Draculas" donc. Lequel ai-je vu le premier, Dracula prince des ténèbres ou Le cauchemar de Dracula ? Dans l'un d'eux le rôle de Van Helsing était tenu par Peter Cushing qui interprétait dans d'autres films le docteur Frankenstein toujours pour le compte de la Hammer. Entre le savant fou dans son attendrissant laboratoire de petit chimiste à l'heure du scientisme triomphant et le comte maudit mon coeur ne balançait pas. Quel plaisir de revoir à chaque fois les paysans dans l'auberge se taisant brusquement et alors on entendait un hurlement dans la nuit, le jeune héros amené au château par un cocher inquiétant menant un train d'enfer, ce château se profilant sur un ciel d'orage, puis, la douve franchie, ses salles immenses avec leurs hautes cheminées et leurs armures, enfin l'apparition majestueuse du comte Dracula, Christopher Lee, immense, drapé dans sa cape noire, proférant ses mots de bienvenue de sa voix de bronze avec un sourire qui ne dévoilait pas encore ses canines. L'aventure se poursuivait dans son décor gothique avec ses filles pulpeuses en chemise de nuit qu'attaquaient les chauves-souris, la crypte où le vampire s'allongeait enfin dans son cercueil après une nuit bien remplie jusqu'à la lutte finale où Christopher Lee roulait des yeux devant le crucifix brandi par Van Esling avant le pieu fatal qui dispersait ses cendres au vent (mais il suffisait d'une goutte de sang pour que...). J'avoue à ma grande honte n'avoir jamais apprécié autant des classiques comme le Nosferatu de Murnau ou le Vampyr de Dreyer. Les films d'épouvante ont été à jamais pour moi ceux de la Hammer et il n'y a pas d'autre Dracula que Christopher Lee dont les nombreux second rôles qu'il a interprétés dans des films de genres différents ne me donnaient pas le même plaisir ( sauf celui du

dracula

réjouissant laird écossais qui impose sur son île paganisme et débauche et infligera une mort cruelle à un policier du continent puritain dans l'étrange The wicker man). C'est ainsi qu'on devient adepte de cinéma bis et si mes goûts se sont élargis dans les années 70 en incluant les histoires de rednecks sudistes dégénérés et pervers violant et découpant à tour de bras, je n'y ai jamais trouvé aussi beau que l'apparition du comte Dracula en haut de l'escalier monumental ou la marque de ses dents dans le cou blanc des jeunes femmes.