je suis Charlie

 

Le retournement de situation pour les journalistes et dessinateurs assassinés en janvier est assez fascinant comme en témoigne, après d'autres prises de position semblables, la pétition de certains écrivains américains contre la décision du Pen club d'attribuer à "Charlie" un prix "Courage de la liberté d'expression". Si certains se justifient, comme la mante religieuse graphomane, avec beaucoup de circonlocutions, d'autres n'y vont pas avec le dos de la cuillère. Ainsi un certain Peter Carey (je dis bien "un certain". Je prétends connaître un peu la littérature américaine et peux affirmer qu'il n' y a dans les pétitionnaires aucun écrivain majeur mais quelques auteurs que je veux croire égarés comme Joyce Caroll Oates sus-nommée ou Russell Banks, et beaucoup de talents obscurs) dénonce-t-il "l'arrogance culturelle de la France" envers une grande partie de sa population. Un(e) autre parle de "provocations religieuses et racistes". On ne s'étonnera pas de cette bonne vieille francophobie américaine et que beaucoup semblent "issus de la diversité" si cette expression a un sens aux Etats-unis. Salman Rushdie, bien placé pour savoir ce que sont l'intolérance religieuse et la liberté d'expression, qui a vécu des années infernales sous le coup d'une fatwa et aurait pu y passer lui aussi, leur a vertement répondu mais ne les a probablement pas rendus conscients du renversement de culpabilité qu'ils opéraient. Pauvres journalistes de "Charlie" ! Dans la semaine qui a suivi leur mort, à part Le Pen et Plenel (je demande pardon pour ce rapprochement au Moustachu lugubre) toute la France était derrière eux puis peu à peu les critiques sont venues, voire la honte d'avoir été des jobards. On avait tort de céder à l'émotion qui est toujours mauvaise conseillère, ne l'avaient-ils pas cherché ? toutes les religions ont droit au respect, la grossièreté n'est pas acceptable...Puis les idéologues de la gauche de la gauche et les derniers tiers-mondistes ont relevé la tête : la bande de "Charlie", des Blancs racistes, suppôts du colonialisme, contempteurs des immigrés, piétinant les damnés de la terre, les musulmans qui ont reçu l'onction de Plenel et consorts et sont devenus intouchables.

A dire vrai le phénomène n'est pas nouveau et s'est manifesté dans des occasions plus importantes et plus tragiques. Après qu'on eut pris connaissance de l'Holocauste (avec quelque retard, d'ailleurs) ce fut d'abord la sidération, puis certains nièrent son importance, d'autres laissèrent entendre avec beaucoup de précautions qu'après tout ils l'avaient un peu cherché, enfin les antisionistes avérés (qui jurent leurs grands dieux, avec le nez qui s'allonge, n'être pas antisémites) opérèrent un renversement dialectique en décrétant qu'Israël était un état nazi préparant le génocide du peuple palestinien. En 1989 tout le monde s'est d'abord réjoui de la chute du Mur, de voir les peuples d'Europe de l'est se libérer les uns après les autres des régimes dictatoriaux qui les opprimaient. On publiait Le livre noir du communisme et on ne trouvait pour ainsi dire personne en Occident pour défendre un système dont l'échec semblait patent. Puis peu à peu de bons esprits rétorquèrent que ce n'était pas le "socialisme réel", qu'il ne fallait pas jeter Marx avec l'eau du bain, que le bilan n'était pas négatif, que nous devions une reconnaissance éternelle à l'URSS et le capitalisme eut aussi droit à son livre noir où on oubliait un peu trop que le libéralisme ce sont aussi des libertés qui ne sont pas si formelles que ça. Il n'est évidemment pas question que les remises en question se figent à un moment de l'histoire qui est par essence révisionniste, mais ces relectures permanentes ne devraient pas figer les positions en un combat sans fin ou, comme dans le cas de "Charlie hebdo" les transformer avec une mauvaise foi qui déforme complètement la réalité et fait des victimes d'ignobles racistes pétris de haine et de mépris.