Avant tout Huysmans dont le satanique Là-bas m'avait fasciné à l'adolescence et dont le reste de l'oeuvre, au goût légèrement faisandé et aux néologismes chantournés, est assez représentatif de cette littérature fin-de-siècle  pour laquelle j'ai une certaine dilection. Le héros de Houellebecq, qui a fait sa thèse sur cet auteur, partage bien des points communs avec lui et donc avec beaucoup de ses personnages qui sont ses porte-paroles (comme François est celui de H...). Même vie routinière de petit fonctionnaire, même célibat teinté de misogynie et assombri par la quête vaine de repas mangeables (on passe des gargotes de monsieur Folantin aux Sushi-express) et supporté grâce aux putains (qui sont devenues à notre époque résolument modernes des escort-girls), même prédominance du goût sur les autres sens (ça aussi c'est très fin-de-siècle) et, bien sûr, même ennui et tourment métaphysique. Après la publication de A rebours on sait le dilemme que Barbey offrait à Huysmans : "la bouche du revolver ou le crucifix". Le héros de Soumission qui ne supporte plus sa solitude, qui n'a plus prise sur rien ni personne est tenté par le suicide et, en définitive, choisira la religion mais non celle à laquelle on pourrait s'attendre, après un retrait de quelques jours dans l'abbaye de Ligugé comme Huysmans et une méditation ratée devant la vierge noire de Rocamadour symbole du triomphe passé du christianisme. En réalité la fin du roman est très ouverte, le dernier chapitre est au conditionnel ("la cérémonie se déroulerait probablement...").

Paris est aussi très présente dans le roman : les rues du 5ème arrondissement où enseigne François, la chinatown du 13ème, le 9ème...Ce sont parfois seulement des noms, les rues, le "Casino" où je pourrais faire mes courses... D'autres fois une courte scène : deux Chinois arrêtent au bord du trottoir à 3 heures du matin leur camion de livraison pour Tang et en descendent pour fumer une cigarette. L'évocation du quartier de la place Saint-Georges est plus fouillée, un quartier très lié à la littérature et aux arts de la fin du 19ème : les Goncourt, Renan, Thiers, Gustave Moreau...On passe du charmant Musée du romantisme à des cours mystérieuses derrière les façades de la rue Ballu qui abritent des salons à bergères, tentures et tableau de Bouguereau au-dessus d'une cheminée de marbre.

Comme toujours chez Houellebecq, la description précise et impitoyable de notre monde et de nos usages, du four à micro-ondes à notre comportement sexuel (pas très brillant dans l'ensemble...). Il n'est pas vraiment notre Balzac comme certains le disent : un seul personnage dans ses romans, un peu mince pour faire une fresque, plutôt des dessins satiriques à la pointe sèche, très sèche.

Et l'Islam dans tout ça ? Ne parlons même pas de l'accusation d'islamophobie qui ne tient pas, ne fût-ce que parce que le roman se termine par le triomphe de la religion du prophète...Le début de l'histoire ne choquera que ceux qui ne veulent rien voir. Notre réalité y est à peine amplifiée : émeutes et incendies (ainsi la place Clichy dans la nuit), accrochages entre jeunes musulmans et Identitaires, silence du pouvoir et des médias. Puis on débouche dans la farce hénaurme : élection d'un président islamiste dans notre vieux pays laïque avec la complicité de politiciens ambitieux qui voient ça comme une "divine surprise" (Bayrou enveloppé dans la pèlerine d'un berger à la Justin Bridou ou en Jean Saucisse ne s'en relèvera pas...). Le héros se réfugie provisoirement dans le Lot à Martel (!) mais rentre vite à Paris comme les Français en juin 40. Le nouveau pouvoir s'installe et là on passe de la farce au conte de fée : en quelques mois les femmes sont renvoyées à la maison et l'instruction quasi interdite aux filles qui deviendront comme ces deux jeunes épouses arabes croisées dans un train et qui lisent Picsou magazine en pouffant pendant que leur époux s'occupe de choses sérieuses sur sa tablette, l'enseignement est islamisé, on ne voit plus dans les rues que voiles, gants et longues jupes longues, le doyen de la Sorbonne prend femmes, aucune résistance ne se manifeste (Marine Le Pen disparaît, Renaud Camus ne lève pas des légions en Gascogne et les femmes semblent n'avoir attendu que ce qui leur arrive !). Il faut dire que les Saoudiens mettent de l'huile dans les rouages, un vrai conte des Mille et une nuits ! Quant à l'ambition du président Ben Abbès ce ne sera rien moins que de reconstituer l'empire romain et même de l'agrandir puisqu'il s'étendrait jusqu'à l'Europe du nord...Effacée l'humiliation de 732, la conquête arabe menée à terme.

Surprise amusée de tomber au détour d'une page G-K Chesterton et Hilaire Belloc (Hilaire Belloc !) convoqués là non pour leur oeuvre littéraire mais pour leur pensée économique...

Comme dans les romans d'espionnage du regretté Gérard de Villiers, on attend les passages de cul récompenses d'une documentation qui était, paraît-il, remarquable chez ce dernier. On n'est pas déçu. Houellebecq remplit son contrat et je crois deviner son petit sourire en coin ("Bandes de cochons, si je ne le faisais pas je ne serais pas en tête des ventes en France, Espagne et Italie)

Tout cela est globalement très positif et nous conclurons donc par ce slogan définitif : "Glabres, lisez Soumission et vous deviendrez barbus !"

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