white god

Le rapprochement entre le film qui vient de sortir et un court roman publié en 1955 s'impose au-delà du fait que les deux oeuvres sont hongroises et qu'un chien (et même une meute) en est le héros.

Le film vaut ce qu'il vaut, et en tout cas plus que La French ou Qu'est-ce qu'on a fait au bon dieu ? Il part peut-être dans trop de directions pour qu'on y adhère complètement : étude psychologique d' un personnage de pré-adolescente entière et passionnée et de ses rapports difficiles à autrui et qui est d'autant plus convaincante que la jeune actrice est remarquable, documentaire sur l'univers des combats de chiens clandestins et sur la fourrière, film de genre avec les scènes hallucinantes de la meute qui s'est emparée un moment de Budapest terrorisée, et fable politique. C'est peut-être elle qui convainc le moins, le réalisateur dans ses interviews parle bien d'une révolte des opprimés contre les dominants, ce qui est assez banal, et les interviewers en rajoutent une louche. Pour eux il s'agirait avant tout d'une critique de la politique nationaliste de Viktor Orban. Quand cela serait d'ailleurs, il faut rappeler qu'on peut comprendre et excuser un sentiment national exacerbé dans un pays qui s'est vu amputé des deux tiers de son territoire et d'une bonne partie de son peuple par le honteux traité de Trianon. Si la description de la traque des chiens par les employés de la fourrière ou de la cruauté de leur entraînement au combat est parfois longuette, on sent une véritable pitié pour les animaux et leur souffrance (le film commence et se termine symboliquement dans un abattoir). Il y a aussi beaucoup de finesse dans la façon dont l'auteur évoque l'évolution des sentiments entre le père et la fille jusqu'à la reconstitution d'une cellule familiale que celui-ci avait détruite.

Le roman de Tibor Déry, peut déconcerter d'abord par son écriture un peu vieillotte où il entremêle des réflexions morales personnelles, des adresses au lecteur, un sérieux qu'on pourrait qualifier de germanique car il évoque un peu Thomas Man, mais on est vite séduit par la chienne Niki comme l'est le couple  qui la recueille. C'est elle le héros du roman, sous-titré d'ailleurs L'histoire d'un chien, et l'auteur lui prête comme à ses personnages humains des sentiments : tendresse, amour, crainte parfois, joie de vivre et de courir en liberté. Ses maîtres oublient la mort de leur fils à la guerre et la dureté de la vie dans la Hongrie de 1950. Hélas, l'histoire apparaît vite en contrepoint et détruira ce bonheur. L'homme, ingénieur, est déclassé pour avoir puni un ouvrier protégé par le Parti puis un jour où il est arrêté sans explication et disparaît. Sa femme garde quand-même l'espoir de le revoir et survit tant bien que mal en butte à l'hostilité de ses voisins. Chaque soir la chienne attend son maître puis semble perdre espoir et l'avoir oublié. Elle n'a plus envie de courir ni de jouer et passe de plus en plus de temps sur son coussin connaissant elle aussi la réclusion. Un jour, lors de sa sortie quotidienne, elle échappe un moment à sa maîtresse et est capturée par des employés de la fourrière (traquer les chiens errants semble une obsession budapestoise). Celle-ci se précipite et proteste avec véhémence déclenchant une véritable émeute en sa faveur contre ceux qui représentent un pouvoir honni, c'est peu de temps avant la Révolution de 1956. Niki connaît une dernière joie et manifeste son goût de vivre lors d'une promenade à la campagne un dimanche de printemps, puis elle se laisse mourir littéralement de chagrin. La dernière nuit elle se tapit sous une armoire et la femme est bouleversée par cette agonie qu'elle ne peut soulager. Au matin son mari rentre, libéré sans plus de raison qu'il avait été arrêté, et éclate en sanglots devant sa chienne morte. Cette oeuvre poignante a été publiée par une petite maison d'édition, Circé. Puisse-t-elle l'emporter au paradis des chiens.