Une des choses qui m'énervent le plus est la façon qu'on a de dire l'heure aujourd'hui. Je l'ai crue d'abord réservée aux djeunes mais elle a gagné l'ensemble de la population. Le quart et la demie se sont effacés au profit de 15, 30 ou 45 et simultanément les notions de matin ou d'après-midi et de soir ont disparu. On ne dit plus "huit heures", que l'on écrit 08h, que pour le matin, le soir c'est "vingt heures". J'imagine que cela vient de l'usage quasi universel des montres et horloges digitales, peut-être aussi de l'anglicisation de la langue : "a quater to" et "half past" semblent avoir disparus depuis longtemps au profit de 45 et 30. Le résultat et que nous avons l'impression qu'on nous récite un indicateur de chemin de fer. Courteline s'en moquait déjà avec Le train de 8h47. Du reste le chemin de fer a toujours fait sourire avec ses chefs de gare cocus et ses garde-barrières qui s'envoient en l'air. Maintenant nous aussi donnons l'heure comme l'horloge parlante ou la SNCF. C'est froid, administratif, exact mais peu évocateur comme une page de calcul. Le temps y est fragmenté à l'infini et on ne peut s'installer dans une durée, même courte. La lumière du matin ou celle plus douce du crépuscule se sont éteintes. Le temps était comme une tarte dont on savourait une part ou même une double part pour les gourmands, dans l'attente ou la plénitude. il est maintenant incolore, inodore et sans saveur, tout ce qu'il faut à notre société hygiéniste...Bientôt on ne comprendra même plus la vieille comptine : quelle heure est-il, madame Persil ? /  Sept heures et quart, madame Placard. Triste.

Autre domaine où les chiffres ont remplacé les lettres : la géographie de la France. Si les gens de la génération de mes parents connaissaient les départements avec leurs préfectures et sous-préfectures, si dans la mienne on savait encore leur nom et pouvait à peu près les situer, ils ont maintenant disparu derrière un nombre comme l'individu derrière un n° de l'Insee; ça doit être ce qu'on appelle la "simplification administrative"...On n'habite plus les Deux-sèvres ou la Creuse mais le 79 ou le 23 quand ce n'est pas le 9-3 qui en verlan est devenu 39, n'en déplaise aux Jurassiens. Si dans une administration vous nommez le département, l'employé ignorant, et donc indigné, vous sommera de donner le code. Il n'est plus qu'une pure entité administrative qu'il sera facile de supprimer (ce qui n'est pas forcément mal, mais c'est une autre histoire). il a emporté avec lui les fleuves, rivières, montagnes qui lui avaient donné son nom, la Loire lente et majestueuse et la douce lumière de l'ouest, la mer à l'infini ou les senteurs du maquis. Le "coeur frais de la France" ne bat plus : c'est un alignement de chiffres. une part de la poésie de Giraudoux a disparu : imagine-ton Siegfried et le 87 ou L'Apollon de 87300 ? Car nous avons de surcroît les codes postaux et le fonctionnaire d' Intermezzo ne peut plus rêver de mutation à Gap ou Bressuire. Que les populations très diverses de Seine-saint-Denis ne pensent pas à "Montjoie" ou aux "quarante rois qui ont fait la France" inhumés dans la basilique, passe encore, mais les "enracinés" comment peuvent-ils trahir leur terroir et utiliser ce chiffre froid qui efface le paysage ? il est temps de se révolter, remettons sur les enveloppes de nos lettres et les cases des documents administratifs le nom des villes et des départements.