La mort de Robin Williams qui tint le rôle du prof-gourou dans Le cercle des poètes disparus me rappelle un des protagonistes du  Maître des illusions de Donna Tartt que je n'ai découvert que récemment.. C'était arriver un peu à la fumée des cierges : la traduction française date de 1993 et des millions d'exemplaires ont été vendus. En fait le succès du Chardonneret, son troisième romanet son prix Pulitzer ont attiré mon attention. Celui-ci m'a d'ailleurs paru inférieur au premier, peut-être parce qu'il est difficile d'écrire 900 pages sans longueurs (à moins d'être Tolstoï ?). Donna Tartt, en effet, comme sa consoeur Joyce Carol Oates, est prolixe mais si la nourriture est un peu bourrante elle est aussi de qualité. Du reste, avec ses 700 pages (ed. "Pocket"), Le maître des illusions est d'un dépouillement presque classique...En réalité c'est un roman baroque par le  foisonnement, la richesse et la variété du contenu, du ton, des personnages y compris les pittoresques seconds rôles.

Il s'agit d'un roman d'éducation sous forme de thriller mais aussi d'un roman réaliste et satirique qui pourrait se rattacher au sous-genre du roman académique cher aux Anglo-saxons. Il a pour cadre, en effet, une petite université de la côte est (dans le Vermont, ce qui ajoute une pointe de ruralité écolo) avec les petites mesquineries de son corps enseignant, la pusillanimité de l'administration soucieuse de sa bonne réputation et ses étudiants qui semblent passer leur temps à boire, fumer et forniquer. Le narrateur, fils de col bleu de la côte ouest (Los Angeles), s'intègre grâce à sa connaissance du grec à un petit groupe de privilégiés qui le fascinent. Privilégiés, ils le sont soit par leur naissance (aristocratie de la Nouvelle-Angleterre) soit par leur fortune, soit par les deux. Ils ont voyagé en Europe, se vêtent en dandys et font ostensiblement bande à part. Une seule femme parmi eux, jumelle de l'un d'eux. le héros en tombe évidemment amoureux mais...Ce petit groupe suit les cours de grec d'un professeur charismatique qui les domine par sa culture, par l'aura que lui donne un passé prestigieux où il a fréquenté écrivains et artistes, par ses liens avec la vieille Europe, c'est à dire Paris, la Toscane et Rome, la Grèce antique, par un anticonformisme moral et esthétique qui frôle parfois la provocation. Il s'avérera "maître des illusions" comme Dionysos dont il célèbre le culte et les cérémonies où naissent des visions et se déchaînent nos forces obscures. Son pouvoir est tel que le petit groupe s'essaiera aux transes dionysiaques dans un mélange de comique (courant en draps blancs, la nuit, dans la forêt du Vermont...), d'enthousiasme au sens étymologique, et de tragique. Pas tout à fait intégré car les autres lui font sentir le fossé social, le narrateur ne participe pas au culte, le narrateur après avoir reconstitué peu à peu les évènements, perdra ses illusions sur ses compagnons, son maître, l'amour et lui-même. C'est cette découverte et cette perte progressives qui sont le ressort dramatique qui tient le lecteur en haleine. En une année il aura connu la folie, le meurtre, le remords et le châtiment, nés d'un enchaînement fatal qui nous ramène à Dionysos et aux Grecs.

Un grand roman qui remplira les après-midis pluvieuses de cet été pourri et vous donnera peut-être envie de lire Le petit copain , autre roman d'éducation où 2 mois de vacances font mûrir une fillette surdouée dans le Deep South (On pense à Frankie Adams de Carson McCullers, mais c'est mieux) et même Le chardonneret, ne fût-ce que pour le long épisode se déroulant à Las Vegas comme vous ne l'aurez jamais vue...